CONCERT – Quand on évoque une « balade musicale », on pense généralement à un voyage imaginaire, une promenade de l’esprit guidée par les notes. Au Festival Mozart dans la Drôme, on préfère prendre l’expression au pied de la lettre.
Ici, la balade est bien réelle : elle serpente dans les ruelles du centre historique de Crest, ponctuée de haltes musicales dans des lieux aussi pittoresques qu’inattendus, agrémentées de quelques anecdotes sur l’histoire de la ville.
Le principe est simple, mais particulièrement séduisant. Le public est invité à déambuler dans les hauteurs de Crest (et non, les habitants vous le confirmeront : ni le S ni le T ne se prononcent), jusqu’à tomber, presque par surprise, sur un musicien prêt à faire oublier, le temps d’un morceau, la chaleur écrasante de juillet et même l’incendie qui ravage alors les forêts du côté de Die, à quelques kilomètres de là.
Bach, Cassadó et un téléphone portable
Premier avertissement : mieux vaut avoir de bonnes jambes. La promenade débute à la chapelle des Cordeliers, perchée dans les hauteurs de la ville. Le violoncelliste Aurélien Pascal ouvre les festivités avec Bach et Cassadó. Entre délicatesse du phrasé, intensité des élans lyriques et maîtrise des passages les plus virtuoses, le musicien déploie une palette expressive particulièrement riche. Son visage accompagne chaque inflexion de la partition avec autant de conviction que son archet, donnant parfois l’impression que la musique traverse littéralement tout son corps.
Et puis survient l’inévitable protagoniste de tant de concerts : le téléphone portable. En pleine interprétation, une sonnerie retentit et vient s’inviter sans avoir été conviée dans la partition. Cette contribution involontaire au style contemporain ne semble guère convaincre le violoncelliste, qui suspend son jeu jusqu’à extinction complète de l’instrument fautif. Bach avait prévu beaucoup de choses, mais sûrement pas ça.
Une guitare et des cigales
La promenade reprend ensuite à travers un dédale de passages étroits et d’escaliers escarpés, guidée par les bénévoles de l’association. Certains habitants eux-mêmes semblent découvrir des recoins dont ils ignoraient jusqu’à l’existence.
La deuxième halte conduit le public devant le Couvent des Ursulines, au bord de la Fontaine de Saboury. Le lieu est charmant, même si les guêpes locales risquent de considérer les applaudissements comme une provocation personnelle (ah ! les aléas des concerts à l’air libre). C’est là que le guitariste Raphaël Feuillâtre attend les promeneurs. Accompagné par un ensemble de cigales bien motivées, il nous entraîne dans les couleurs de l’Espagne et de l’Amérique latine avec des œuvres d’Isaac Albéniz, Francisco Tárrega et Astor Piazzolla.
Malgré la chaleur et une exécution entièrement de mémoire, le guitariste impressionne par la fluidité de son jeu, son aisance technique et sa précision. Son expressivité mérite également d’être soulignée : à chaque début de phrase, on croirait presque qu’il a envie de chanter lui-même la mélodie qu’il s’apprête à jouer.
Et puisque le concert est ouvert sur la ville, la ville le lui rend bien. Depuis une fenêtre du couvent, juste au-dessus du musicien, un spectateur improvisé profite gratuitement du récital. Mieux encore : porté par certains rythmes endiablés, il accompagne discrètement la musique en pinçant sur des cordes imaginaires sur son bras. Une participation spontanée qui aurait sans doute ravi Piazzolla.
Pas de bis, mais de l’eau fraîche
Près d’une heure et demie de marche et de musique plus tard, la balade s’achève dans le jardin d’une villa appartenant à un membre de l’association. Au programme : Le Cygne de Saint-Saëns, la Sérénade de Schubert et plusieurs autres pages signées Cassadó et De Falla. Enthousiaste, le public en redemande, mais n’obtient pas de bis.
Faute de rappel, les spectateurs se rabattent sur une eau aromatisée aux herbes proposée par l’organisation. Sous cette chaleur drômoise, elle obtient probablement autant de succès que les artistes eux-mêmes, ce qui n’est pas un mince exploit.
Les artistes, eux, remballent leurs instruments et prennent la route d’Autichamp pour le deuxième acte de leur marathon musical du jour. Nous aussi.
Affaire à suivre…

