COMPTE-RENDU — Wolfgang Amadeus Mozart, Franz Schubert et Sergueï Rachmaninov se déploient dans un concert plein de chaleur et de panache à l’Auditorium de Bordeaux sous l’interprétation de Martha Argerich et Dong Hyek Lim. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette petite coloc’ de pianiste n’est pas de tout repos.
Pour se représenter au mieux l’enjeu du style concertant, il faut constater deux pianos mis au-devant de la scène, avec deux tourneurs de pages. Martha Argerich et Dong Hyek Lim sont magnifiquement habillés (robe noire et costume), annonçant un concert du plus haut standing. Les deux pianos sont utilisés selon le goût de chaque interprète, c’est-à-dire qu’en fonction du morceau choisi, ils choisissent de ne faire qu’un ou de s’opposer. Dans l’œuvre de Schubert par exemple, ils jouent sur un seul piano, en osmose avec intimité. Mais attendons-nous à quelques remous dans l’appartement !
Martha Argerich, une colocataire sérieuse
Martha Argerich ne revendique pas une érudition mozartienne savante, mais déploie, dans la Sonate pour piano à quatre mains en ut majeur, une approche sensuelle et élégante de la galanterie du compositeur. Aux côtés de Dong Hyek Lim, la cohabitation consiste en un dialogue vif et léger, porté par une technique souveraine : trilles virevoltants, grupetti délicats, doubles croches ciselées. Originaire d’Argentine et ayant bénéficié d’une formation d’exception, la pianiste impose une autorité tranquille, où la clarté du geste n’exclut ni le panache ni une forme d’instinct presque impassible. Bref, c’est le genre de colloc qui classe ses livres par taille et ne laisse rien trainer.
Dans la Fantaisie en fa mineur de Schubert, le ton s’assombrit : Argerich creuse les graves avec une intensité frémissante, structurant les quatre sections de l’œuvre — de l’errance initiale au retour dramatique du thème — dans une progression tendue, presque mélodramatique. La Danse symphonique prolonge cette exploration contrastée : rythmes dansés, atmosphères changeantes, entre ombre et éclat, où le jeu à quatre mains révèle une polarisation expressive marquée entre registres graves et aigus, soutenue par une entente précise et une énergie constamment renouvelée. Comme quoi, on peut être organisé et savoir mettre l’ambiance chez soi.
Dong Hyek Lim, le coloc’ idéal ?
Formé en Corée du Sud, Dong Hyek Lim privilégie une lecture plus contrastée de Mozart, jouant des oppositions de dynamiques et d’attaques avec une énergie presque percussive. Attentif à sa colocataire Martha, il nourrit un dialogue d’une grande cohésion, particulièrement sensible dans le dernier mouvement, où la tension des registres se resserre et gagne en intensité malgré une forme plus brève. Leur entente, précise et réactive, fait émerger une palette expressive riche, entre légèreté féérique et vigueur rythmique.
Dans la Fantaisie en fa mineur de Franz Schubert, Dong Hyek Lim installe d’emblée le climat en exposant le thème avec une sensibilité aiguë, poussant progressivement l’œuvre vers son point culminant grâce à un rubato maîtrisé, des aigus vibrants et une expressivité incisive. Son approche de Sergeï Rachmaninov prolonge cette tension : une écriture aux contours presque impressionnistes, où la tourmente alterne avec des instants de délicatesse. Le jeu concertant devient alors une véritable danse intérieure entre les deux pianistes, structurée par une attention constante aux registres. Vont-ils renouveler la colocation l’an prochain ? C’est bien parti pour !
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