COMPTE-RENDU – À l’Auditorium de la Maison de la Radio, Martha Argerich interprète le Concerto pour piano n°2 de Beethoven auprès de l’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé par Ion Marin, avant la Symphonie n°7 du même compositeur. L’occasion d’entendre deux lectures radicalement différentes de l’œuvre beethovénienne, et une soliste qui séduit comme toujours par la qualité et l’intelligence de son jeu.
Sans surprise, Martha Argerich trouvait à la Maison de la Radio un public tout acquis à sa cause. Myung-Whun Chung, initialement prévu, avait dû renoncer il y a quelques jours à sa venue, mais qu’à cela ne tienne : Martha Argerich a ses fans, démonstratifs, enthousiastes, à l’image de l’un de mes voisins qui m’aura permis, par son expansivité, de suivre le concert à travers ses yeux et ses oreilles. Cet article lui est adressé.
Lettre à un inconnu
Tu es arrivé quelques secondes à peine avant le début du concert, envahissant, bruyant, et tu applaudis du plus fort que tu pus, ne t’arrêtant qu’après que toute la salle ait cessé. Aucun doute, tu venais voir ton idole, et il fallait qu’elle le sache.
En tout cas, tu venais plus pour Martha Argerich que pour le Concerto pour piano n°2 de Beethoven qui, à chaque motif galant ou un peu affecté, provoquait ton rire, ou plutôt un rictus un brin méprisant – malheureusement d’autres pensent ainsi, l’œuvre souffrant d’une réputation mitigée. Peut-être n’as-tu pas été sensible, comme moi, à la clarté rhétorique de l’interprétation, à la présence de l’orchestre sur un pied d’égalité avec la soliste. Mais comme moi, tu n’as pas bougé d’un millimètre quand a retenti la merveilleuse cadence de Beethoven : Martha Argerich y était prodigieuse de technique, de couleurs, de matières, les voix dialoguant entre elles. Tu ris de nouveau alors que le mouvement s’achevait, mais tu n’as plus bronché de tout l’Adagio : levant les yeux, tu semblais regarder le son se répandre dans l’atmosphère ; sans lyrisme débordant, mais flottant et méditatif, avec des pupitres de vents extrêmement présents et Ion Marin d’une précision de geste remarquable pour attraper le piano au vol.
Lettres à Lu(dwig)
Alors que surgit le Rondo final, voici que tu balances la tête en rythme. Sans doute aurais-tu dansé si tu l’avais pu ! Le piano de Martha Argerich prend son indépendance, laissant derrière lui un orchestre qui regarde résolument vers l’énergie de la Symphonie Pastorale : tout ce qui pourrait sembler maniéré est ici bien senti et assumé. La soliste fait entendre plus que jamais la rondeur et le brillant de son jeu, sa technique irréprochable, et une interprétation sans effort ni effet – pure, juste.
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À peine l’orchestre se taisait-il que tu étais debout, criant « bravo » de toute ta voix. La salle se joint à toi, et il se dégageait autant d’admiration que d’affection chez ces spectateurs qui se levaient pour une pianiste qui n’a peut-être jamais déçu durant ses longues décennies de carrière, pour qui tout semble si naturel, mais qui ne cède jamais à la facilité ou à l’habitude : de l’engagement et de la tenue, encore et toujours – qui flirtent ici avec la perfection.
Retour à l’envoyeur
A ma grande surprise, tu quittais les lieux. N’avais-tu donc aucun intérêt pour la Symphonie n°7 ? Tout est-il vain après ton idole ? Tu aurais sans doute bougé la tête dans ce premier mouvement tonitruant, tu aurais sans doute souri aux coups de timbales effrénés voulus par le chef. Je me demande si tu aurais toi aussi été ému par le deuxième mouvement, quand les premières mesures, dirigées de manière funèbre par Ion Marin, se gorgent progressivement de lumière ; puis quand les imitations, d’abord mathématiques, connaissent un grand déploiement tragique. Il y a bien quelques instabilités rythmiques du côté des violoncelles et des contrebasses, mais on se laisse emporter par le lyrisme général. Toi qui étais venu pour la délicatesse de Martha Argerich, tu te serais impatienté dans les mouvements finaux, où l’inventivité s’épuise, où le chef n’explore que le fortissimo et le grandiose, au détriment de l’intériorité. Quelques couacs apparaissent dans les dernières mesures – mélange de saturation du son et de fatigue, sans doute. Un Beethoven grandiloquent, explosif, mais sans la pureté et la tenue qui avaient fait des merveilles dans le concerto, chez la soliste comme à l’orchestre.
Ma lettre touche à sa fin : peut-être ne la liras-tu pas, et sans doute ne te reconnaîtras-tu pas. Mais du moins pourras-tu connaître la fin de l’histoire.

