COMPTE-RENDU — Des Cahiers de Nijinski, griffonnés dans la folie, Olivier Py tire un seul-en-scène puissant au Théâtre du Châtelet, qui fait exister la danse sans véritablement la montrer, transformant le langage corporel en expression d’un esprit qui vacille. Bertrand de Roffignac y est époustouflant !
Dans les pas de Nijinski au cœur du Grand Foyer
On ne sait pas très bien à quoi s’attendre en allant voir La Bal(l)ade de Nijinski. D’abord parce que le spectacle ne se joue pas dans la grande salle du Théâtre du Châtelet mais dans son Grand Foyer, transformé pour l’occasion en espace scénique. Une scène épurée, composée d’un panorama de photos en noir et blanc des coulisses du théâtre.
Car derrière le mythe du danseur aux sauts presque surnaturels, se cache une autre histoire moins connue : celle d’un homme qui cesse de danser à 29 ans, sombre dans la folie et passe plus de trois décennies interné.
Les cahiers de la folie – une plongée dans les ténèbres
C’est cette part sombre qu’Olivier Py choisit d’explorer en s’appuyant sur les Cahiers que Nijinski griffonne à l’hiver 1919, dès le soir de sa dernière apparition publique – cette « danse de la vie contre la mort ». Diagnostiqué catatonique, le virtuose était alors en proie à des crises d’immobilité. Ces textes, souvent déroutants, parfois trash ne sont pourtant pas seulement les écrits d’un fou : ils témoignent aussi d’une sensibilité à fleur de peau face à la violence du monde, aux traumatismes de la Première Guerre mondiale et à la difficulté de trouver sa place. On le décrivait comme un « imbécile de génie » : peu instruit, peu bavard, mais danseur hors du commun.
Olivier Py n’édulcore rien : ni la violence de sa relation toxique avec Diaghilev, fondateur des ballets russes, ni de ses obsessions sexuelles : prostituées, fantasmes, scènes de domination… Certains passages pourront déstabiliser le public voire choquer. Mais c’est précisément dans cet inconfort, que l’écriture puise sa force.
Un seul en scène puissant
Bertrand de Roffignac livre une performance sidérante. Pendant une heure trente, seul sur scène, les yeux révulsés, traversé d’émotions contradictoires, il habite littéralement le danseur entre contrôle et abandon. Préparé physiquement par le danseur étoile Karl Paquette, il ne cherche jamais à reproduire les prouesses du danseur légendaire, mais il invente un langage corporel capable de traduire la folie de l’intérieur. Une arabesque surgit, puis le voilà rampant au sol ou copulant avec une poupée gonflable. Le mouvement devient un moyen d’accéder à un panel d’émotions brutes !
La danse semble absente et pourtant elle est dans chaque geste et chaque parole. Lorsque l’acteur reproduit les poses du Faune, ce n’est plus la virtuosité technique qui importe mais le fantôme d’un corps autrefois majestueux qui se désagrège peu à peu sous nos yeux. Au piano, Guilhem Fabre accompagne discrètement cette plongée dans la folie.
La Bal(l)ade de Nijinski est moins un spectacle sur la danse qu’une méditation sur ce qu’il en reste quand elle disparaît. Ce n’est pas l’histoire d’un danseur au talent inouï, mais celle d’un homme au bord de l’effondrement. Conçue pour être itinérante, la pièce partira bientôt sur les routes à bord d’un camion-scène, en partenariat avec l’association uNopia.










Photographies © Thomas Amouroux
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