COMPTE-RENDU – Lecture très « fin du monde » pour un ouvrage d’inspiration religieuse, mais à la théâtralité exacerbée. Avec le Requiem de Verdi, César Vayssié et ses équipes proposent une interprétation inspirée de la culture trash et queer, mais parfaitement en phase avec une musique marquée par la force et la violence des passions humaines.
On a souvent écrit que le Requiem de Verdi, par l’énergie et la tension qui le traversent, était une œuvre sacrée en habits d’opéra (ou vice-versa), porteuse en tout cas d’une très forte dimension dramatique. L’ouvrage a beau ne contenir aucun personnage théâtral, il n’en véhicule pas moins des passions extrêmes comme la terreur, la supplication, l’apaisement et la prière, autant d’états d’âme qui se succèdent et se transforment au fil de l’œuvre. Est-il pour autant, dans sa puissance d’évocation, compatible avec la mise en scène ou la mise en images ? C’est en tout cas le pari tenté à l’Opéra national de Nancy-Lorraine par le réalisateur de films également auto-proclamé « chorégraphe ignorant » César Vayssié, artiste pour le moins inclassable qui revendique la non-définition de sa pratique scénique et de sa recherche esthétique.
En phases
Au départ, rien que du traditionnel. L’orchestre est sagement placé en fosse et le chœur installé sur le plateau. Les quatre solistes, en élégants costumes de soirée, sont gentiment assis sur leurs chaises. Aux déplacements et apparitions-disparitions des chanteurs, selon les besoins de la partition, se joignent trois danseurs, issus d’esthétiques et de traditions différentes : danse contemporaine, performance et pole-dance. Danseurs et danseuses infiltrent l’espace, se fondant dans la masse chorale ou détonnant par des postures ou attitudes inattendues. La barre de pole-dance montant vers les cintres pourra se voir comme une croix couchée et cette savante mise en espace, élégante et évocatrice, aurait largement pu se suffire à elle-même. Le regard du spectateur n’en aurait été que plus captivé.

Septième art, septième ciel
En plus du spectacle vivant se déroulant sur le plateau, la projection d’images filmiques tournées durant l’été 2025 entre la Bourgogne-Franche-Comté et Nancy propose non pas une illustration mais un dialogue avec la musique de Verdi. Ces images montrent une galaxie de figures tribales, des corps plus ou moins dénudés dansant des histoires d’effroi et de jouissance perçues comme un antidote aux angoisses existentielles du monde. Inspirées autant de la peinture, de la pop-culture antéchrist, punk-gothique ou queer, avec des références rock, métal ou BDSM, ces représentations d’une humanité grouillante construisent un fascinant dialogue avec une musique dont on perçoit mieux que jamais la violence et la modernité. Des spectateurs pourront peut-être trouver à redire à ce déferlement d’images mêlant sexe, sang, bave et cadavres d’animaux à une inlassable recherche de jouissance, ou reprocher à cette succession d’images une relative faiblesse dans la construction d’une quelconque progression dramatique, l’œil se lassant assez vite de la répétition d’images qui finissent par être redondantes… La proposition, qui certes n’est pas exempte de saturation ou de surabondance de discours, n’en propose pas moins une fascinante mise en relation avec une œuvre atypique du grand répertoire dont on mesure mieux à quel point elle est en résonance avec les problématiques de notre temps.
Les Chœurs conjoints de Nancy-Lorraine et de l’Euro-Métropole de Metz livrent une belle prestation, du pianissimo presque éteint au forte retentissant. L’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, sous la direction de la cheffe Sora Elisabeth Lee, parvient également à traduire musicalement certaines des intentions de la mise en espace : cuivres vrombissants, cordes déchaînées, volumes sonores savamment contrastés. L’œuvre est également servie par un excellent quatuor de solistes, investis scéniquement aussi bien que vocalement.

Le plateau est clairement dominé par les deux femmes, même si aucun des messieurs n’est déméritant. Joshua Blue dispose d’un timbre aux sonorités délicatement mozartiennes, dont il use avec finesse et musicalité. Jongmin Park impressionne par la chaleur et la richesse harmonique de son timbre, même si l’on pourrait rêver d’un legato plus onctueux encore. Eugénie Joneau déploie avec ampleur et générosité toutes les moirures d’un timbre chaud et vibrant (de quoi passer de Verdi à Wagner). En état de grâce tout au long de la soirée, Sally Matthews fait entendre tous les sortilèges d’un chant véritablement inspiré, rendant justice aux multiples splendeurs de sa partition. La théâtralisation de son interprétation, que certains pourront peut-être trouver quelque peu excessive, est en phase avec le concept général de la soirée.

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