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Ariodante au TCE : Rencontre entre deux robes roses et un caftan écossais à paillettes…

COMPTE-RENDU – Témoignage de Juliette F. habilleuse au Théâtre des Champs-Elysées :

Oh moi, vous savez, des robes, j’en vois passer toutes les semaines. Des crinolines, des robes-fourreau, des meringues, des robes-ballons ou en portefeuille, des longues, des courtes, avec des gants, avec des étoles, des sautoirs en perle… ou sans rien. 

Tenez, cette semaine on a eu aussi la Première de L’Enlèvement au sérail de Mozart, et là il y a tout un tas de robes pailletées et scintillantes.

Mais une tenue comme celle de Madame Kožená dimanche soir, ça je n’avais jamais vu… C’était très intriguant, je dois avouer : un pantalon ample de velours carmin, une veste justaucorps bleue turquoise, et un pardessus léger très chic, une sorte d’assemblage entre un caftan écossais et des bandes de tissu à paillettes.

Et puis les deux sopranos avaient deux robes presque identiques, une tirant sur un rose très clair et l’autre vers un rose plus violacé. C’était joli mais je croyais que les divas s’appelaient avant le spectacle pour ne pas avoir la même couleur de robe ! Hé ben là c’était raté, pile la même, ton sur ton !

J’ai parlé avec un journaliste de Classykêo qui prenait un verre au bar à l’entracte, il m’a un peu expliqué toute cette affaire : Ariodante, ça se passe en Ecosse, d’où l’idée du caftan… Et les paillettes c’est sûrement parce que Madame Kožená, c’est un peu la star de la distribution, alors il fallait qu’elle marque le coup avec du strass dans tous les sens. Et le pantalon, c’est parce qu’elle interprète un rôle d’homme, c’est ce que font les chanteuses souvent dans les opéras baroques pour dire « je suis un homme, en vrai », parce qu’à l’époque c’était des castrats qui chantaient ces rôles-là paraît-il, et eux aussi c’était des stars comme Carestini qui était adulé comme Céline Dion par les gens de l’époque. C’était le chouchou de Monsieur Haendel qui lui écrivait des rôles sur mesure ! Moi je savais pas que c’était aussi gender-fluid le monde lyrique, j’étais épatée !

Il m’a aussi expliqué pour les deux robes roses, que ce n’était pas un hasard, que toute l’intrigue du drame tient en une scène ou Ariodante croit voir la nuit sa chérie Ginevra ouvrir sa porte à un rival, alors qu’en fait c’est l’autre soprano, Dalinda, qui est déguisée en Ginevra, qui lui ouvre la porte. Mais comme c’est la nuit il croit que c’est sa Ginevra qui ouvre la porte, vu qu’elle a la même robe (et la nuit tous les chats sont roses).

Du coup je lui ai demandé comment elles chantaient, toutes ces belles dames en si jolies robes. Il m’a expliqué que c’était une distribution cinq étoiles, qu’Erika Baikoff était une Ginevra incroyablement émouvante, avec des aigus très bien amenés, d’abord droits puis qui vibraient agréablement et qu’elle avait une palette de nuances et de couleurs très contrastées. Mais que la Dalinda de Shira Patchornik était très convaincante aussi, avec son timbre rond et fruité, égal sur toute la tessiture avec une belle puissance et des cadences raffinées. Il m’a aussi dit que Madame Kožená chante sur toutes les grandes scènes depuis trente ans, mais que ça ne s’entend pas du tout, que la voix restait fraîche et ample, qu’elle était une tragédienne hors-pair et qu’elle lui avait tiré une larme pendant l’air que tout le monde attendait qui s’appelle Scherza infida

Il m’a aussi fait remarquer qu’il y a trois hommes qui chantaient aussi et qui tiraient fort bien leur épingle du jeu, même si eux n’avaient pas de jolies robes mais de simples costumes noirs… D’abord José Antonio López, qui joue le Roi d’Écosse, et qui une sensibilité à fleur de peau, une belle voix ferme et tranchante mais capable de faire des sons très doux et filés. Et puis Emiliano Gonzalez Toro, qui chante Lurcanio avec beaucoup de savoir faire et d’aplomb de son timbre solaire et vigoureux, et qui sait se montrer tendre et drôle dans son duo d’amour. Et puis surtout Christophe Dumaux qui joue le méchant Polinesso (heureusement il meurt à la fin pour que tout finisse bien hein !). Alors lui c’est un phénomène vocal m’a dit le journaliste : il vocalise à toute vitesse avec agilité et précision mais il réussit en même temps à être noir et diabolique tellement il insuffle de la méchanceté dans son chant. Et puis il a des aigus rayonnants et bien projetés qui glacent l’auditoire.

Avant de retourner dans la salle, il m’a aussi confié qu’Andrea Marcon, le chef de La Cetra Barockorchester Basel, connaissait son Haendel sur le bout des doigts, que tous les tempi étaient très inspirés, qu’il suivait les chanteurs avec gourmandise et fluidité, et que ses musiciens qui jouent sur instruments anciens étaient tous des gars et des filles chevronnés et experts en la matière et que ça s’entendait !

Je veux bien le croire car à la fin le public a acclamé les six chanteurs et l’Orchestre avec beaucoup de ferveur, des cris de joie et de nombreux rappels.

Je vous laisse, une chanteuse a besoin que je lui retouche son corset pour ce soir !

À Lire également : Jephté de Hændel, o(pé)ratorio au TCE

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