AccueilA la UneAgrippina à Rouen : c’est pas beau de mentir !

Agrippina à Rouen : c’est pas beau de mentir !

COMPTE-RENDU – L’Agrippina de Haendel secoue l’Opéra de Rouen, pourtant familier des mises en scènes originales. Le constat est simple : rien de ce qui était annoncé n’est arrivé. La mesquinerie et la manipulation sont rois. Que celui qui n’a jamais menti jette la première pierre sur scène ! (il n’y aura pas besoin d’éviter les projectiles).

Anna Bonitatibus, interprète du rôle titre, est annoncée souffrante. La soprano a bien toussé deux trois fois, mais le reste du temps tout cela était oublié, et elle fut opérationnelle, prête à conquérir son public en assurant du début à la fin.

Une folle envie d’accélérer le cours de l’histoire

Agrippina, ou le royaume des menteurs sous toutes ses formes. La femme de l’empereur souhaite par tous les moyens garder le pouvoir, quitte à mettre son fils Nerone sur un trône non vacant. Ni vu, ni connu : son propriétaire est en vadrouille, et ça sent le sapin. Malheureusement, l’opportuniste va vite déchanter, son cher empereur (et lourdau compagnon) Claudio n’est pas mort, et revient avec tous ses défauts en rang d’oignons. Aucun n’a été oublié, c’est un triomphe.

Chacun choisit son politicien méprisé pour jouer l’empereur, et ça marche !

En allant à l’opéra, une petite partie de l’assistance s’attend à découvrir une œuvre datée, traînant difficilement ses trois siècles d’âge, rampant au sol, la perruque aux bigoudis de travers, mais tout cela n’est qu’une façade. Il y a encore tromperie sur la marchandise. Claudio, transformé en Berlusconi hilarant et pathétique, est bien actuel. Le catalogue des tares, édition 2026, semble finalement un copier-coller de 1709 ! Rien n’a changé : culte de la personnalité, perversité, machisme et autre Bunga bunga, de quoi donner un terrain de jeu parfait pour le metteur en scène Robert Carsen. Piscine, transat, strip-tease et séances de musculation, il s’en passe des choses derrière les murs froids de l’opéra de Rouen ! Le public tente bien de remonter le standing en prenant une coupe de champagne à l’entracte, fier sur son balcon donnant sur la Seine, mais dès la sonnerie c’est reparti pour les folies. Et plus c’est répréhensible, plus ça fait rire.

Agrippina par Robert Carsen (© Fred Margueron)


La basse Matthew Brook, ou Silvio pour les connaisseurs, dévoile tout à ses électeurs-spectateurs. Une voix chaleureuse et ample, un talent comique qui fait systématiquement mouche et une séance de déshabillage qui s’arrête au slip (dans un soulagement général), voici un dictateur fier de ses défauts, intéressé par tout, sauf par sa fonction.

Agrippina par Robert Carsen (© Fred Margueron)
Une étiquette ne correspondant pas au produit

Haendel a nommé son opéra Agrippina. Jolie dissimulation ! Personne n’est dupe, Poppea est la véritable héroïne, tant cette femme et son interprète Eleonora Bellocci ont fait chavirer les Rouennais. D’un charisme puissant, Bellocci dirige l’attention de main de maître. Diction parfaite, voix mêlant fragilité, justesse, pureté et fantaisie, talent d’actrice évident, elle sera la plus plébiscitée de la soirée (après-midi en réalité, mais ça sonne moins bien). Comme si le public s’ajoutait à la liste de ses prétendants, derrière Nerone, Ottone et Claudio. Pas joli joli tout ça.

Un sourire, puis un coup dans le dos

Le chef d’orchestre David Bates se moque bien de son audience avec une entrée dans la fosse pleine de bonhomie, qui annonce une direction qui caressera dans le sens du poil. Que nenni. Dès les premières notes c’est la folie baroque qui prend les commandes. Virtuosité insolente, impulsions imprévisibles, l’orchestre et son chef très (trop ?) théâtral dégagent une énergie sans limite, contraignant l’objectif du monsieur au deuxième rang, qui comptait finir sa sieste sur fond de musique douce et chatoyante. Loupé pour cette fois-ci.

Agrippina par Robert Carsen (© Fred Margueron)


Cette production d’Agrippina se moque bien des clichés qui entourent l’opéra. Si ceux qui ont une idée préconçue de ce monde s’imaginaient ce qui s’y passe, ils risqueraient d’être les premiers à l’ouverture des portes. Musique immortelle et histoire cyclique, tout le monde le sait, mais tout le monde l’oublie.

À Lire également : Tosca ou la mort aux trousses à Saint-Étienne


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