Les 12 travaux d’Élisabeth Leonskaja

RÉCITAL – Elisabeth Leonskaja, pianiste géorgienne aux 80 printemps, délivre un programme choisi, cohérent et unique : deux sonates de Schubert, écrites à trois ans d’intervalle, sous le signe de la lumière et de la grande forme.

  • Sous les doigts d’Elisabeth Leonskaja, la musique de Schubert est particulièrement rythmique. Pour ça l’attaque est prédatrice, escaladant farouchement les nombreux unissons qui cadrent le déroulement des deux sonates du soir, de véritables blocs sonores qui s’égayent en petit motifs, dans une résonance de cloches. Leonskaja, avec ses attaques assénées mais rebondissantes, accomplit un travail d’artisanat d’art : celui de maître-carillonneur
  • Dans ces textures rythmiques, porteuses du pas cadencé du voyageur – le wanderer – la main gauche de la pianiste est directrice, ouvre et fait se mouvoir l’espace sonore, en traits d’octaves tonnants ou en trilles poignants. Parfois la main semble souffler sur le clavier avec une force sereine et implacable. Leonskaja, avec ses poignets souples, son jeu portando moelleux, accomplit un autre travail d’artisanat d’art : celui de facteur d’orgue.
  • Le moteur discret ou ronflant de la pulsation circule sous la matière, la pianiste exécutant de manière exacte et souveraine le rythme pointé ou la note obsédante par lesquels le compositeur interroge ou harangue le destin. La répétition, hypnotique, est, dans l’une et l’autre sonate, la figure rhétorique la plus efficace. Leonskaja, depuis le grondement de son moteur intérieur, accomplit un autre travail d’artisanat d’art : celui d’horloger de précision
  • Sous ses doigts de grande lectrice, le rythme détermine également la forme : les tempêtes et accalmies sont soudaines. La pianiste en fait varier l’épaisseur, la transparence et le ciselage, à la faveur des modulations tonales les plus éloignées. Leonskaja, avec sa maîtrise des strates sonores, accomplit un autre travail d’artisanat d’art : celui de maître-verrier.
© Caroline Doutre / Festival de Pâques
  • La mélodie, paradoxalement chez ce maître du lied qu’est Schubert, est souvent entravée ou protégée, sous la strate de nuages des accords répétés et l’engrenage des basses fondamentales de la tonalité. Mais quand il apparaît, sous les doigts courbés par la caresse de la pianiste, il émane d’un legato aérien ou profond selon la dynamique. Leonskaja, depuis l’extrémité de ses doigts-stylets, accomplit un autre travail d’artisanat d’art : celui de maître-graveur.
  • La mélodie se dégage aussi comme une rosée matinale, des longues successions d’accords, les doigts de la pianiste glissant d’une note à l’autre, comme s’il n’y avait ni touches ni marteaux. L’ornement est à peine susurré, le jeu « piqué » pareil à des empreintes d’oiseaux sur du sable mouillé. Leonskaja, avec une grande économie de geste et de démonstration, accomplit un autre travail d’artisanat d’art : celui de maître-dentellier.
  • Enfin, la mélodie éclaire la forme, chez le classique Schubert, que le jeu limpide de la pianiste restitue au cours du déploiement de la Sonate et de ses longueurs divines. Le retour de la partie initiale est un miracle sonore, dont la proportion juste fait voyager dans un labyrinthe. Mais à l’issue de chaque mouvement, la pianiste nous prend par la main, pour nous montrer l’ensemble de l’édifice. Leonskaja, avec une détermination secrète, accomplit un travail d’artisanat d’art : celui de bâtisseur de cathédrale.
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Deux bis, accordés sous les applaudissements fervents du public, ouvrent un autre univers, celui de Debussy, avec Feux d’artifices puis La plus que lente, comme un voyage à rebours dans le chef d’œuvre du compagnon-compositeur.

Demandez le programme !

  • Franz Schubert – Sonate pour piano en ré majeur, D. 850
  • Franz Schubert – « Gasteiner » Sonate pour piano en si bémol majeur, D. 960
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1 COMMENTAIRE

  1. Très bon article : le fond et la forme. Un vrai plaisir pour tout schubertien.
    Curieusement, et j’ai relu avec attention, on ne sait pas ce que Leonskaja a joué !
    Cordialement

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