Faust au féminin

DISQUE – Près de 200 ans après sa création au Théâtre-Italien de Paris, l’opéra Fausto de Louise Bertin connait son premier enregistrement intégral. Pour redécouvrir ce chef d’œuvre, il a été fait appel à Christophe Rousset et ses Talens Lyriques ainsi qu’à Karine Deshayes, Ante Jerkunica et Karina Gauvin pour les rôles principaux. 

Après un travail minutieux de recherche sur les partitions et éléments originaux, l’enregistrement est édité par le label de la fondation Bru Zane qui œuvre pour la redécouverte et préservation du romantisme musical français. Il est publié dans la collection « opéra français » où il fait figure d’intrus, avec son livret en italien. Mais si la langue est italienne comme l’imposait le cahier des charges de son théâtre de création, la musique se situe bien dans ce romantisme français frémissant, contemporain de Berlioz et héritier de Spontini. Certains y virent même des influences germaniques (de von Weber en particulier). 

Girl Power : Une jeune française sur l’Olympe des maîtres italiens

Louise Bertin, qui cumule à la fois la difficulté d’être femme en ce début de XIXème siècle et un handicap physique conservé en séquelle d’une poliomyélite, réussit la prouesse d’être programmée de son vivant dans les trois théâtres les plus prestigieux de Paris. Pour Fausto, en plus de la composition, elle adapte elle-même le livret à partir de la première partie du Faust de Goethe. Elle prend quand-même avec celui-ci un certain nombre de libertés, que ce soit dans le drame (coupe des scènes populaires, intervention d’une sorcière, rencontre précoce avec Margueritte…) ou dans les mots. Elle se fait assister pour l’italien par Luigi Balocchi, librettiste quasi attitré du théâtre. La beauté de l’écriture de la version française du livret montre les talents de littérateur de la compositrice.

Si certains en doutaient encore, Fausto est la meilleure preuve que la musique n’a pas de genre. La musique de Bertin apparait au moins aussi brillante que celle de ses confrères œuvrant aux Italiens. À la fois par la densité et la puissance harmonique de son orchestration, l’ornementation vocale qu’elle réduit à son minimum ou encore les longues mélodies pathétiques qu’elle utilise avec une relative parcimonie pour ce théâtre. Elle imprègne de plus ces dernières d’une élégance pudique qui rend plus naturelle l’expression du personnage, mais la démonstration vocale moins impressionnante malgré une égale difficulté. 

La version enregistrée n’est pas tout à fait celle créée à l’époque de Bertin mais se veut comme le reflet du projet initialement pensé par la compositrice. C’est ainsi que la partition recouvre la cohérence dramatique de ses quatre actes originels (la tentation, le bonheur, le crime et le châtiment) alors que les deux derniers avaient été condensés. Autre différence majeure par rapport à la création : le rôle-titre est ici chanté…par une femme !

De Donzelli à Deshayes : un Fausto gender fluid

Si ce choix peut paraitre curieux, le livre-notice fourni l’indique : des partitions et livrets originaux attestent que Bertin avait bien songé un temps à écrire le rôle pour une voix de contralto, même s’il fut finalement attribué à un ténor (Domenico Donzelli). C’est donc ici Karine Deshayes qui incarne Fausto, pour le plus grand plaisir de nos oreilles. Elle y imprime sa voix dès le monologue initial. Le chant est fluide et homogène, y compris quand il se déplace avec virtuosité sur l’important ambitus de la mezzo-soprano. L’opulence de la voix est audible sans qu’aucun effort ne soit perceptible. Le phrasé, dynamique et accentué avec pertinence demeure en phase exacte avec celui de l’orchestre. Il fait ainsi couler les mots aussi naturellement que l’eau d’un ruisseau. Les troubles du personnage sont incarnés dans les intonations de la voix.

  • Le rôle de Mefistofele permet d’exploiter la polyvalence de la basse Ante Jerkunica. Les graves profonds d’outre-tombe, tels que ceux de son entrée, se trouvent dans le digne héritage des chanteurs de diables les plus fameux, clairs et puissants avec un grain modéré. Il se synchronise efficacement dans les duos. Il se meut surtout en véritable basse-bouffe, semblant tout droit sortir de chez Rossini pour l’air de séduction de Catarina, chanté avec une continuité et une adresse impressionnante malgré un tempo endiablé.
  • Margarita est chantée par Karina Gauvin. Elle fait preuve d’assurance dans les airs. Le timbre est chaud mais sa générosité dans le grave n’est peut-être pas très adaptée pour un rôle de jeune première, qui plus est frappé d’une certaine faiblesse comme celui de Marguerite. Les duos avec Fausto manquent ainsi de contraste entre les deux personnages mais peut-être est-ce voulu pour les rendre plus fusionnels. 
  • Nico Darmanin qui incarne Valentino est probablement le plus italien dans le style. Les aigus sont appuyés et vigoureux et il ne lésine pas sur les effets. La Catarina (qui correspond en fait plus à Marthe dans la pièce de Goethe) de Marie Gautrot enrichit ses fins de répliques de graves accrocheurs. Diana Axentii en sorcière et surtout en Marta offre un continuo de qualité sur ses lignes. Thibault de Damas (Wagner et crieur) assure ses rôles avec des lignes vocales relativement uniformes. 

Les Talens lyriques s’adaptent à l’essence du drame, passant sans difficulté d’un son dense et puissant, marquant sur les plages orchestrales, l’abysse du désespoir de Fausto ou le déchainement des enfers appuyé à grand renfort de cuivres et de percussions à une fraiche subtilité dans le complément du chant (et notamment l’accompagnement des récitatifs au piano-forte par Christophe Rousset lui-même). L’effet de foisonnement des créatures démoniques créé par les cordes graves au quatrième acte est très convaincant. Les musiciens sont précis et coordonnés (même plus que sur certains précédents enregistrements). Le timbre des instruments anciens est par ailleurs appréciable.

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Le chœur de la radio flamande est efficace et donne une voix adéquate aux différentes sections de personnages qu’il représente, des anges aux démons en passant par les villageois. L’unité est cependant perfectible dans les tempi les plus rapides. 

Pourquoi on aime ?
  • Pour la qualité et la richesse du format livre-disque qui contient une mine d’or d’informations en plus du livret.
  • Pour la qualité indéniable de la musique et de ses motifs qui vous restent dans la tête après l’écoute.
  • Pour la redécouverte d’une pépite méconnu (on espère secrètement que les autres opéras de Bertin suivront !)
C’est pour qui ? 
  • Ceux qui s’intéressent aux frémissements du Romantisme à ses débuts.
  • Les inconditionnels de Faust qui veulent découvrir une nouvelle version de la légende à l’opéra, complémentaire de celles de Gounod et Boito
  • Ceux qui adorent le style français chanté en italien. 
  • Les collectionneurs des excellents « opéras français » du label Bru Zane.
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