CONCERT – La scène du GTP d’Aix-en-Provence accueille l’Orchestre national de Chine, sous la baguette du directeur-compositeur Tan Dun et les deux fines-lames Liya Petrova au violon et Lise Berthaud à l’alto, dans un programme mêlant quête de l’identité et de l’altérité.
Fondé en 1956, le China National Symphony Orchestra (CNSO) est sous la tutelle du ministère de la culture et du tourisme chinois. L’une de ses missions est la création et la diffusion de la musique nationale ; à cette fin, il pratique une forme de « concentration verticale », une équipe de compositeurs lui étant adossée. Cette soirée en est l’illustration, une œuvre du directeur-compositeur de la soirée, Tan Dun, étant programmée : Secret Language of Wind and Birds.
Bis repetita placent
Comme l’écrivait Horace, les choses répétées plaisent. Ainsi en est-il du Boléro de Ravel qui fait entrer la musique du XXème siècle dans l’ère de la reproductibilité. Si elle n’est pas technicienne dans cette œuvre, comme la musique le deviendra vite avec les procédés d’enregistrement, l’interprétation qu’en donne l’orchestre chinois fait visuellement et acoustiquement penser à une immense console de mixage. Chaque instrument à vent est une piste à suivre, traçant son empreinte plus ou moins profonde sur le sol moussu ou touffu des cordes. Les alliages de timbre deviennent des jeux de combinaisons numériques que l’oreille écoute « à neuf ». D’autres procédés, empruntant aux techniques du studio, donnent aux modes d’attaque un profil caractérisé : des micro-glissando attaquant sensuellement la note par le bas, notamment au trombone et plus encore au saxophone ténor.

Le chef, en tenue noire et col Mao blanc, se tient à l’oblique de la caisse claire, placée non loin de lui, bien à l’avant du reste des percussions. Avec précision, il obtient de chaque soliste une combinaison de timbre et de dynamique, en un mot une énergie motorique, capable de porter jusqu’au crash final les répétitions obsessionnelles d’une partition aux boucles d’effets ou aux effets de boucle.
Quelque chose de répétitif hante également l’œuvre-maison de Tan Dun, Secret Language of Wind and Birds, qui cette fois prolonge le bras de chaque instrumentiste d’un smartphone à écran blanc. Comme autant de Statues de la Liberté, les musiciens brandissent leur nouvel instrument numérique, dont s’échappent – fort justement – des chants d’oiseaux. Avec facétie, la partition se joue des frontières entre les genres savants et populaires, juxtapose textures à la Ligeti ou Xenakis et thèmes cinématographiques. L’univers du studio, et de ses productions puissamment immersives semble être le lieu secret d’où germe la Création, entre cris et chuchotements proférés par les musiciens et leur chef.

Mozart : l’être et le géant
La Symphonie concertante de Mozart, écrite à l’époque des Lumières, célèbre l’individu, dans sa singularité, ce que le duo de cordistes réunies sur la scène, montre à merveille : la violoniste bulgare Liya Petrova et l’altiste française Lise Berthaud. Sur les volutes veloutées de la phalange, la nature frottée ou grattée du son semble disparaitre. L’archet est un pinceau. L’une et l’autre interprètes s’ajustent, s’accordent en miroir, mettent à l’épreuve leur identité, usant des mêmes coups d’archet, voire des mêmes doigtés. La sonorité devient sororité, idéal d’équilibre entre deux tessitures, l’une abreuvant son timbre à l’autre. Seul le lyrisme propre à chaque artiste est finement différencié.
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Même souci du détail, qui fait d’une partition une suite de tableaux uniques, dans l’interprétation de L’oiseau de feu de Stravinsky. Tan Dun en souligne le pointillisme et le granitisme, en fonction du personnage narré par le conte national russe. Le timbre, calligraphié par la baguette du chef, devenue plume de l’oiseau mythique, caresse l’oreille du public, lui souffle un secret. Il se fait langage codé, ne révélant son mystère que lors de l’apothéose finale, comme une sorte de Boléro inversé.
Le public accorde une longue standing ovation aux protagonistes de la soirée, et plus particulièrement à son maître de cérémonie, figure double d’un chef-compositeur, grand musicophone de l’Empire du Milieu.

