DANSE – Mayerling, l’un des ballets emblématiques du chorégraphe britannique Kenneth MacMillan (sur une musique de Franz Liszt), revient sur la scène du Palais Garnier, après son entrée au répertoire en 2022. En ce soir de première, le duo formé par Hugo Marchand et Dorothée Gilbert entouré d’un casting cinq étoiles atteint des sommets d’intensité. Un sans-faute.
Mayerling, c’est le nom de ce pavillon de chasse, théâtre d’une tragédie qui fit trembler l’Empire austro-hongrois. En 1889, le prince héritier Rodolphe, fils de l’Empereur François‑Joseph et de la mythique Sissi, y fut retrouvé sans vie en compagnie de sa maîtresse, la jeune Mary Vetsera. Meurtre politique ou suicide passionnel ? Le mystère demeure, alimentant romans, films, documentaires et ballets. Amour, drogue, trahison, prostitution, viol, meurtre, suicide, pouvoir … tous les ingrédients sont réunis pour faire de Mayerling, une énigme fascinante depuis plus d’un siècle.
Pourpre impériale
En 1978, Kenneth MacMillan s’empare de ce drame pour créer une œuvre aussi ambitieuse que complexe pour le Royal Ballet de Londres. Si elle n’atteint pas les sommets de son chef d’œuvre, L’Histoire de Manon, elle ne demeure pas moins un ballet narratif d’une rare intensité. Certes, la profusion des personnages rend parfois l’intrigue difficile à suivre, nécessitant une lecture attentive du livret, mais cette complexité narrative est transcendée par une puissance dramatique qui emporte tout sur son passage. Les décors et costumes signés Nicholas Georgiadis, permettent aux tableaux de s’enchaîner avec une grande fluidité : des salles du palais à la taverne aux plaisirs défendus, en passant par une forêt mystérieuse ou par le pavillon de chasse, lieu du drame. Chaque acte se termine dans l’intimité d’un pas de deux entre Rodolphe et l’une de ses cinq partenaires. On n’en dénombre pas moins de sept au total – moments de virtuosité technique où les portés acrobatiques atteignent des sommets d’intensité tantôt d’une grande violence, tantôt d’une grande sensualité.

l’Origine du mâle
Le danseur étoile Hugo Marchand excelle dans le rôle de Rodolphe, ce prince maudit d’une grande complexité, en proie à des addictions et des pulsions autodestructrices. Sa danse traduit magistralement cette dualité : tantôt aérienne dans les scènes de séduction envers les femmes, tantôt clouée au sol dans ses moments de détresse psychologique où il se recroqueville sur lui-même. Marchand incarne cet homme à la fois victime d’une mère glaciale, et bourreau des cœurs sans merci. Son effroyable cruauté envers sa jeune épouse vulnérable et délaissée, la princesse Stéphanie glace le sang : humiliation publique en séduisant sa propre sœur lors de son mariage et une nuit de noces violente où il la terrorise avec un pistolet, jusqu’à la jeter sur le sol et même la violer. Un comportement qui le place aujourd’hui dans une case rouge, bien plus rouge que le simple mec toxique.

Et pourtant, on a de la peine pour ce prince dévasté, car Marchand parvient à lui insuffler une humanité déchirante. La scène 4 de l’Acte II permet de remonter aux racines de son âme meurtrie : tandis que la cour s’émerveille d’un feu d’artifice, Rodolphe réalise un solo bouleversant, ponctué de passages au sol, montrant toute la souffrance d’un fils délaissé par une mère trop occupée avec son amant. Cette enfance sans amour a façonné un homme blessé dans son intelligence émotionnelle, incapable de maîtriser ses pulsions. Seule la taverne offre à Rodolphe un semblant de bonheur, refuge illusoire à sa détresse où, entouré de prostituées et de leurs clients, il peut momentanément oublier ses démons intérieurs.
Les femmes de sa vie
Cinq femmes gravitent autour de ce prince tourmenté, et chacune d’entre elles incarne un stéréotype féminin : Héloïse Bourdon campe une Sissi glaciale, aussi distante avec son fils qu’ardente dans les bras de son amant, le Colonel Bay Middleton, campé avec brio par Jérémy-Loup Quer. Silvia Saint-Martin nous bouleverse en épouse sacrifiée, broyée par la violence d’un mari drogué, addict au sexe et en proie à des tendances suicidaires. Roxane Stojanov apporte une touche de légèreté en Mizzi Capsar, une actrice effrontée. Hannah O’Neill compose de façon magistrale une comtesse Larisch, aux airs de Madame de Merteuil, manipulatrice et machiavélique, qui semble comprendre le mieux les tourments du prince.
Mais c’est Dorothée Gilbert, qui nous éblouit, une fois de plus. Son interprétation de Mary Vetsera, cette jeune âme pure qui se fait corrompre progressivement par un homme toxique, atteint des sommets de complexité. Le ballet, qui s’ouvre et se clôture sur son cercueil, suggère subtilement la manipulation dont elle est victime, tout en montrant comment la passion l’entraîne vers la mort.

Le point culminant est la fin de l’Acte II, un pas de deux charnel entre Rodolphe et Mary. La pauvre âme est déjà perdue, où peut-être qu’au fond d’elle, elle est déjà cette femme sans scrupule prête à tout pour arriver à ses fins. Hugo Marchand et Dorothée Gilbert y déploient une alchimie rare entre baisers échangés et corps entrelacés, fruit d’années de collaboration. La chorégraphie monte crescendo, jusqu’au moment où Mary, prise au piège de ce jeu mortel, va s’emparer du pistolet et menacer son amant. La confiance absolue entre les deux danseurs permet de sublimer cette relation toxique au bord du gouffre.
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Avec Mayerling, Kenneth MacMillan signe un ballet d’une rare intensité qui permet de plonger dans les abysses d’une passion destructrice avec des danseurs qui nous livrent une très belle performance, prouvant, s’il le fallait, que la troupe de l’Opéra de Paris est l’une des toutes meilleures !

