DANSE – Inutile de boire de l’ayahuasca pour redécouvrir le ballet qui fit la renommée d’Alexander Ekman en France : Play. Un trip artistique qui nous expédie direct dans un pays imaginaire, peuplé de visions aussi loufoques que poétiques. Conserver son âme d’enfant devient une expérience jubilatoire que l’on adore vivre et revivre, saison après saison, à l’Opéra Garnier.
Play est avant tout une aire de jeu chorégraphique où le divertissement est roi. Conçu comme une aventure de groupe, Play met en scène une trentaine de danseurs dans un processus créatif innovant. Accueilli initialement avec scepticisme par la critique lors de sa création en 2017, ce ballet a rapidement conquis le cœur du public parisien, devenant depuis un tube incontournable de la danse contemporaine à l’Opéra Garnier.
Cour de récré
Une musique qui swingue, celle de Mikael Karlson résonne depuis une mezzanine où les musiciens sont perchés comme des corbeaux, tandis que la fosse d’orchestre est remplacée par une piscine à boules vertes. Pendant deux heures, les trente danseurs du ballet de l’Opéra de Paris se lâchent complètement, transformant la scène de Garnier en une cour de récréation avec des jeux complètement barrés.
Les tableaux se succèdent, jouant avec les codes de la répétition et de l’absurde à la manière d’Ionesco : une danseuse tape ses pointes sur un cube, son partenaire masculin reproduisant le rythme de la percussion avec un micro, évoquant le jeu enfantin de la mimétique. Puis l’univers devient complètement fou, avec l’apparition de personnages surréalistes : un cosmonaute égaré avec son drapeau, un beau gosse torse nu en tutu géant et lunettes de soleil tenant en laisse d’autres danseurs, un clown et des amazones sur pointes coiffées de casques à bois de cerfs. On aurait pas trouvé mieux pour une soirée déguisée au thème mystère.
Piscine à boule !
Puis une danseuse, telle une « maîtresse » à la fois sévère et sexy ouvre son parapluie blanc. Une pluie diluvienne de boules vertes tombe littéralement du ciel avant de glisser vers la fosse créant une piscine géante à boules grâce à l’inclinaison de la scène. Avouons-le, beaucoup de néophytes n’ont vu Play que pour cette scène devenue virale sur les réseaux sociaux et qui a précédé l’engouement pour les piscines à boules de la Villette et du Carrousel du Louvre.
Les danseurs s’éclatent : ils s’abandonnent complètement au jeu. Ils n’hésitent pas à glisser et à plonger dans cette piscine pour s’amuser comme des enfants. Mais Alexander Ekman est bien là pour éviter que le spectacle ne bascule dans le n’importe quoi. De l’impro, mais à petite dose, dans un cadre bien défini… Après ce premier acte en blanc assez ludique, place à un second plus austère, celui du monde des adultes en costume noir et gris. Moins d’artifices, une musique plus calme : Alexander Ekman démontre ainsi sa capacité à passer d’un registre ludique à une chorégraphie plus contemplative, mais du coup le spectateur s’ennuie un peu… Peu importe : on se laisse porter par l’imaginaire du chorégraphe, interrogeant du regard les mystérieux cubes qui montent au plafond.
Attention Spoiler
Alors que le public pensait la représentation terminée, un coup de théâtre survient : une sorte d’after-party interactive entre danseurs et spectateurs, épilogue participatif où les artistes invitent le public à partager leur terrain de jeu, entre ballons de baudruche blancs géants et petites balles jaunes envoyées à la raquette.
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Ce stratagème habile de la part d’Ekman est d’une efficacité redoutable : mettre le public dans sa poche en le faisant basculer du statut de spectateur passif à celui de participant actif. Une manœuvre qui illustre parfaitement son credo : « Je veux vous surprendre ». En quelques instants, il réussit à entraîner les spectateurs dans un tourbillon de sensations ludiques, tout en les questionnant sur les jeux : « Que faisons-nous des jeux de notre enfance ? Pourquoi cessons-nous de jouer ? » En tout cas, en tant que spectatrice, c’est toujours autant l’éclate de savourer « Play », année après année.

