DANSE – Elle en aura mis du temps ! Paquita fait un retour étincelant sur la scène de l’Opéra Bastille, après avoir essuyé plusieurs annulations liées à un mouvement social parmi les danseurs. Choisi comme ballet de Noël par l’Opéra de Paris, le spectacle scintille avec des moments comiques et de virtuosité technique redoutable. Son surnom de « Pas qui tuent » n’est décidément par usurpé et il fallait un couple d’étoiles qui claque avec une alchimie au sommet pour relever ce défi redoutable : Sae Eun Park et Paul Marque.
Créé en 1846 par Joseph Mazilier, puis revisité par Marius Petipa en 1847 sur la musique d’Edouard Marie Deldevez et de Léon Minku, ce ballet s’inscrit dans la grande tradition du répertoire classique romantique. Le chorégraphe Pierre Lacotte l’a ressuscité en 2001, lui donnant une nouvelle jeunesse. Après une décennie d’hibernation – sa dernière représentation date de 2015 à l’Opéra Garnier – le voilà qui ressurgit sur une scène plus grande, celle de Bastille pour les fêtes de Noël.
Paquita : conquise
« Espagnolade » qui célèbre les conquêtes napoléoniennes du Premier Empire, Paquita se distingue par son intrigue foutraque et sa pantomime drôlissime dans l’Acte I, mais aussi par son Acte II qui se compose de très beaux morceaux de danse académique avec un corps de ballet sublimé, des rôles de solistes où les danseurs peuvent déployer leurs ailes et surtout un duo d’étoiles qui brille fort.
L’intrigue tient en quelques lignes et est aussi romanesque que loufoque. À Saragosse, durant les campagnes napoléoniennes en Espagne, une jeune gitane au charme irrésistible, Paquita, sauve un officier français (Lucien d’Hervilly) d’un guet-apens, orchestré par le chef des Gitans, qui convoite lui-même la belle. Lors du retour de l’officier dans sa famille, un coup de théâtre survient : Paquita découvre qu’elle n’est pas une gitane mais une Française de souche, kidnappée durant son enfance par des gitans, qui avaient tué ses parents. Cette révélation tombe à pic pour qu’elle épouse enfin son amoureux, qui se révèle être… son cousin… L’époque est peu regardante sur les mariages en famille, mais visiblement plus sourcilleuse sur les mélanges ethniques…
Cette histoire rocambolesque regorge de clichés sur les gitans et multiplie les ressorts comiques typiques du vaudeville – un peu comme chez Feydeau entre une tentative de meurtre avec la bouteille de vin qui fait dormir ou la fuite par une cheminée qui est un passage secret ou encore le coup de théâtre sur la révélation des origines nobles de Paquita. Antoine Kirscher pousse le curseur de l’humour encore plus loin avec un chef des gitans Iñigo, entre toréador de pacotille et machiste primaire. Mais le vrai spectacle, ce sont les danses villageoises folkloriques dans une Espagne pittoresque, qui rappellent le premier acte de Giselle.
De la pure danse
Mais après le kitsch et l’intrigue alambiquée de l’acte I, le style français de la danse académique rayonne de mille feux dans l’acte II. Les solistes dialoguent avec un corps de ballet éblouissant de cohésion. Dans la « Polonaise », les adorables « petits rats » de l’École de danse compensent leurs alignements approximatifs par un charme irrésistible : sourires radieux et énergie débordante. Un moment de pure jubilation qui fait fondre le public.

Le fameux « Grand pas », débarrasse le ballet de toute narration superflue. Ici, place à la danse académique pure, à son expression la plus sublime. Un défilé éblouissant de moments de bravoure : sauts et fouettés qui semblent défier les lois de la physique. Cet acte est une véritable débauche de paillettes et de virtuosité technique qui régale les yeux des néophytes comme des balletomanes.
Un couple d’étoiles en fusion
Le rôle de Paquita a la réputation d’être l’un des plus durs du répertoire, et n’est pas surnommé pour rien « Pas qui tuent ». Un défi redoutable pour toute danseuse, que Sae Eun Park relève avec une maestria époustouflante. Elle impose une héroïne à la fois dynamique et espiègle, transformant cette Paquita en une femme résolument moderne et pleine de caractère.
Sa performance transcende sa virtuosité technique impeccable : Sae Eun Park a musclé son jeu d’actrice au fil des années. Ses regards en coin et son jeu malicieux, notamment lors de la scène dans la maison gitane, où elle fait capoter un complot de meurtre, pour une dimension théâtrale savoureuse. Elle se révèle être une actrice accomplie et une femme forte qui n’hésite pas à affronter avec poigne le chef des gitans Iñigo.
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Avec Paul Marque, son partenaire de scène, l’alchimie explose littéralement sur scène. Habitués à danser ensemble, ils créent une symbiose artistique saisissante. Le second acte devient leur terrain de jeu, où technicité et complicité se fondent dans des tableaux chorégraphiques éblouissants : pas de deux virtuoses et solos vertigineux (plus d’une trentaine de fouettés).

