CONCERT – Peu après la sortie au cinéma du remake de Nosferatu et son évocation glaçante des Carpates, Bozar convie son public à une immersion dans une atmosphère tout aussi crépusculaire. À l’affiche, trois opus réunis autour des visions de Moussorgski (Une nuit sur le mont Chauve, 1867), de Karol Szymanowski (Concerto pour violon et orchestre n° 1, op. 35, 1916) et de Piotr Ilitch Tchaïkovski (Symphonie n° 6, op. 74, « Pathétique », 1893).
La veille, Bozar accueillait Jordi Savall accompagné de musiciens traditionnels et de l’ensemble Hespèrion XXI pour le concert Un mar de música, dédié à l’exploration de l’héritage musical façonné par la traite négrière et la colonisation durant 4 siècles. Ici, un grand virage est prévu vers les contrées d’Europe de l’est sous la baguette du jeune Maxim Emelyanychev (en très grande forme) à la tête de l’orchestre symphonique d’Anvers.
Exaltations de corps et d’esprit
Figure centrale du programme, le soliste Christian Tetzlaff complète la lecture du Premier Concerto pour violon de Karol Szymanowski avec une versatilité redoutable. Si l’œuvre originale avait été conçue pour le tonitruant prodige Pavel Kochanski en 1917, le violon concertant prend ici une place très intime. Opus de brillance et d’éparpillement sentimental, la magie rencontre une expressivité aux frontières sombres et inquiétantes, tout en explorant des sonorités de flottement aiguës.
Vol de sorcières ou vision fantasmée, la mélodie du violon oscille entre la maîtrise de l’esprit et le chaos du cœur. Mi-Pan, mi-Dionysos, le concerto exige l’énergie redoutable de Maxim Emelyanychev, facétieux et généreux. Absorbé par la partition, une intensité particulière ressort de l’interprétation de Christian Tetzlaff. Austère, les yeux fermés, il explore la part plus intime de la partition, au service d’un combat dissonant, aigu et syncopé.
Lors de la première à Varsovie, le compositeur polonais Szymanowski déclarait : « La sonorité est tellement magique que l’auditoire en est resté pétrifié. Le violon recouvre tout, continuellement… ».
La fièvre des sorcières du samedi soir
Pour les auditeurs bercés par Disney durant leur enfance, oui, il est bien possible d’établir un lien entre Moussorgski et le célèbre Fantasia de 1940. Dernière extrait de ce film conçu pour initier les jeunes esprits à la musique classique, Une nuit sur le mont Chauve a marqué les esprits avec panache. Cette œuvre, à l’atmosphère terrifiante pour les plus jeunes, puise son inspiration dans la sorcellerie et les mystères de la vie nocturne, évoquant un sabbat de sorcières. Face au sujet choisi par Moussorgski, il est difficile de ne pas penser également aux Sabbats de Goya, grand maître des errances de l’esprit.

« Les sorcières bavardent et font des farces obscènes en attendant leur maître, Satan. À son arrivée, elles se disposent en cercle autour de son trône, sur lequel il est assis sous la forme d’une chèvre, et chantent les louanges de leur maître. » — Modeste Moussorgski
Dès 1860, Moussorgski envisage un opéra inspiré de la nouvelle La Nuit de la Saint-Jean de Gogol, avant d’abandonner ce projet au profit d’une adaptation de la pièce Les Sorcières du Baron Mengden, deux œuvres explorant le thème du sabbat des sorcières. Fièrement attaché à l’originalité russe de sa composition, le compositeur refuse de modifier son œuvre, malgré les critiques acerbes de son mentor Balakirev, qui rejette la partition.
« Je ne réécrirai jamais cette œuvre. Tous les défauts de cette composition resteront tels quels. »
Modeste Moussorgski
Ce n’est qu’après la mort du compositeur, en 1881, que son ami Rimski-Korsakov retravaille la partition, proposant une version orchestrée et « adoucie », atténuant les aspects sombres et chaotiques de l’original. Bien que l’authenticité ait pu en pâtir, cette version révisée demeure la plus jouée aujourd’hui. Cela dit, c’est bien peu face à l’interprétation contemporaine de David Shire (1977), en pleine vague de révisionnisme musical. Alors oui, pour les amateurs de musique disco, nous pouvons aussi établir un lien entre Moussorgski et le célèbre Saturday Night Fever (sans nous gêner), surtout quand le concert se déroule un samedi soir.
La dernière de Tchaïkovski
Ce voyage halluciné en terre de l’Est s’achève avec la Sixième Symphonie de Tchaïkovski, surnommée Pathétique par le compositeur lui-même. Une appellation qui mérite une précision.
Le 28 octobre 1893, Tchaïkovski dirige sa dernière œuvre avant de mourir dix jours plus tard. Qu’il s’agisse d’un éventuel suicide lié à son orientation sexuelle ou des conséquences du choléra, le mystère de sa mort reste entier, ajoutant une dimension tragique à cette symphonie.
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Un voile mortifère recouvre cet opus, teinté d’une mélancolie singulière. L’œuvre oscille entre une violence inouïe et un dénouement quasi silencieux, où la solitude s’impose comme le thème central, malgré un orchestre remarquablement généreux. Si les premiers mouvements s’achèvent dans l’explicite, le dernier mouvement disparaît, silencieux et radical. En confrontant la complexité d’une musique d’une grande puissance à un sentiment de profonde solitude, la symphonie produit une impression poignante et vaine, empreinte d’amertume… Pathétique, on vous dit.
Pour aller plus loin
Après les comparaisons avec les peintures de Goya, on vous invite à explorer les parallèles entre ce programme et un genre cinématographique qui fait son grand retour : le Folk Horror. Ce genre se distingue par un cadre rural et romantique, abordant des thématiques comme l’isolement, la croyance et le pouvoir de la nature. Bien qu’associé à l’horreur fantastique, il puise souvent sa tension dans les actions et croyances des protagonistes, plutôt que dans des éléments explicitement surnaturels. Les récits tournent fréquemment autour d’étrangers naïfs confrontés à des forces mystérieuses et inexpliquées : sorcellerie ou folie d’esprit ?
On vous invite à frissonner devant les images de The Witch (ou The Vvitch, 2015) de Robert Eggers, dont la musique repose sur les lignes les plus sèches d’un violon, rappelant le Premier Concerto de Karol Szymanowski.

