EXAMEN – Mandaté par vos soins pour expertiser un cas de « folie » déclarée, Docteur (en musicologie certes mais quand même) Arden livre son diagnostic musicothérapeutique :
Chers confrères,
Vous m’avez sollicité pour expertiser le dénommé « Ensemble Sollazzo » (du nom d’un ancien divertissement), petit cercle d’individus au comportement réputé étrange, maniant des instruments d’un autre temps, proférant des paroles incompréhensibles sur des rythmes très divers et souvent répétés comme des obsessions.
Certes, chers collègues, ces comportements pourraient sembler ressortir du caractère de ce qui est vulgairement nommé « folie » mais vous savez bien que la nosographie répugne depuis belle lurette à de telles dénominations. Or, la nosologie est formelle et se déclinera formellement de la manière suivante pour le cas en l’espèce : l’étiologie de ces patients est leur amour de la musique (qui, nous le savons, va jusqu’à la «« folie »», mais la plus belle qui soit), leur séméiologie se traduit en une obsession de leurs instruments, leur physiopathologie se constate et manifeste en une coordination des hauteurs et des durées de sons qui n’a rien que d’ordonné, de sage même.
Je n’irai donc pas plus loin, et il est inutile de convoquer le fameux chapitre V de la Classification internationale des maladies CIM 10 de l’OMS, pas plus que le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux DSM-IV de l’AAP. Pas même de sortir de notre domaine scientifique pour aborder des littératures profanes telles que l’Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault ou l’Éloge de la folie d’Érasme : ces dénommés « Sollazzo » ne sont pas fous, bien au contraire.
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Et pourtant me rétorquerez-vous, ils ont donné rendez-vous, pour un événement intitulé « Confidences d’un fou », à des fous de musique et de culture, sous ce projet fou que fut celui d’installer une pyramide en plein Paris : le musée du Louvre, qui est d’ailleurs devenu en ce moment un temple à l’honneur des aliénés. Leur concert à l’Auditorium est en effet en lien avec toute une programmation et l’exposition Figures du Fou – Du Moyen Âge aux Romantiques (jusqu’au 3 février 2025 dans le Hall Napoléon… figure sur laquelle moult confrères se sont d’ailleurs également penchés).
Folie doulce
Soit, mais la « folie » annoncée n’est pas au rendez-vous. Certes, ils se sont liés les services d’un metteur en scène qui fait porter à un chanteur un casque garni de trois téléphones portables activés en visio-conférence, mais c’est assurément pour dénoncer la folie des moyens de communication actuelle. Il en va exactement de même pour cette chanteuse à ce point accro à sa perche à selfie qu’elle ne la quitte pas une seconde du regard (narcissisme 2.0 patenté), au point qu’un de ses collègues doit l’aider et la guider pour qu’elle puisse se déplacer. Mais hormis ces quelques petits clins d’œil, rien de fou dans ce dispositif avec trois podiums, restant pleinement ancré dans le rituel sain du concert.
Surtout, la prestation musicale manque parfaitement de ce « grain de folie », a fortiori par rapport à un tel choix de morceaux du XIIIe au XVe siècle. Ce répertoire qui a assurément demandé un travail fou à collecter, aurait justement exigé une interprétation empreinte d’une touche de folie.
Ces morceaux mettent en sons des emportements, des frottements de notes volontairement fausses, des rondes et des rondes, des cris hallucinés (celui d’un oiseau, comme celui appelant les Crevettes !)… Il offre tout ce potentiel de folie, mais il est ici interprété d’une manière extrêmement sage et raisonnable, talentueuse mais appliquée.
Loin d’une évocation illustrée du fou, du bouffon au joker en passant par tous les dits « marginaux » pour mieux les laisser en marge de la société et ne pas écouter ce qu’ils ont à dire, l’interprétation reste ici douce, plaisante.
Garde-fou
Les différents instruments sont joués sagement et sans exploiter les immenses richesses de leurs timbres et accents, les voix paraissent trop lyriques ou pas assez pour le lieu et le registre, et elles n’articulent pas assez (ôtant à l’auditeur le plaisir de deviner des mots du vieux français de cette époque ou de langues frontalières).
Heureusement d’ailleurs que la lumière reste allumée en salle pour pouvoir suivre les textes et surtout leurs traductions dans le programme, mais là encore rien de fou à entendre chanter sagement une recette de lasagnes (« C’est avec ma farine que je fais mes lasagnes, Et c’est ainsi que je les aime, Parce que je les fais à ma façon Moelleuses quand je le veux Ou plus dures si je les veux ainsi. C’est avec ma farine que je fais mes lasagnes. » ) et à voir le concert se conclure sur « A l’assaut, ouh, ouh, ouh, sans corne / Ta tim ta tim ta tim ti ton ti ton ti ton / Ainsi sonnait le cor… ».
En conclusion, Chers confrères, le diagnostic est donc sans appel : ces gens-là (fort chaleureusement applaudis d’ailleurs par une assistance fournie) n’ont rien de fous et nous n’allons pas nous mettre à enfermer les personnes raisonnables. Les asiles seraient remplis (quoique, peut-être moins).
Confraternellement,
Dr. Arden
« Patients » examinés :
Carine Tinney, soprano / Jonatan Alvarado, ténor / Lior Leibovici, ténor / Mara Winter, traverso / Roger Helou, organetto / Franziska Fleischanderl, psalterion / Christoph Sommer, luth / Anna Danilevskaia, vièle et direction / Modesto Lai, mise en scène
Demandez le programme :
Anonyme – Amor potest ; Ad amorem (Codex de Montpellier, 13e siècle)
Niccolò da Perugia (ca. 14 e siècle ?) – Ciascun faccia per sè
Anonyme – Parle qui veut (Manuscrit de Chypre, 15e siècle)
Giovanni da Firenze, dit aussi Giovanni da Cascia (ca. 1270-ca. 1350) – Agnel son bianch’
Francesco Landini (ca. 1325-1397) – O fanciulla giulia
Lorenzo da Firenze (ca. 1300-ca. 1372) – I’ credo ch’i’ dormiva (instrumental)
Vincenzo da Rimini (ca. 14 e siècle) – In forma quasi programme
Giovanni da Firenze (ca. 1270-ca. 1350) – Quand’amor
Anonyme – Avendo me falcon (Codex de Rossi, 14 e siècle)
Francesco Landini (ca. 1325-1397) – Mostrommi amor / Amor con fede
Francesco Landini (ca. 1325-1397) – Fortuna ria (instrumental) / Tante belleçe (instrumental) / La dolce vista (instrumental) Poi che veder (instrumental)
Niccolò da Perugia (ca. 14 e siècle-?) – Il meglie è pur tacere
Anonyme – De mia farina fo le mie lasagne (Manuscrit Mancini 184, Lucca)
Borlet (ca. 1397-ca. 1409) – Ma trez dol rossignol ; He trez doulz roussignol joly
Francesco Landini (ca. 1325-1397) – Perche virtù
Anonyme – Cum martelli ; La mantacha (Manuscrit MS Londres 29987)
Lorenzo da Firenze (ca. 1300-ca. 1372) – A poste messe (extrait)
[#AuditoriumLouvre] 🎶Concert : Confidences d’un fou
— Musée du Louvre (@MuseeLouvre) January 7, 2025
Ensemble Sollazzo / Anna Danilevskaia, vielle et direction
Auprès de la Folie allégorique et de l’égarement métaphysique, le bouffon de cour manquait à ce panorama du délire… Ce portrait imaginaire, dessiné par l’ensemble… pic.twitter.com/1n6TAXoPFr

