Hoffmann sur le divan à Strasbourg

OPÉRA – À quand la version définitive des Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach ? Laissé inachevé à la mort du grand musicien allemand, l’opéra reste une œuvre ouverte, qui se prête à de multiples choix et pistes de lecture, du pain béni pour des artistes soucieux de proposer au texte originel leur propre vision et leur propre interprétation.

Pour cette nouvelle mise en scène, c’est la version « opéra-comique » qui a été retenue, celle permettant de faire alterner numéros musicaux et les dialogues parlés. Le dialogue a été entièrement réécrit afin de mieux véhiculer le concept de la metteuse en scène Lotte de Beer, bien décidée à « recadrer » une intrigue susceptible d’être perçue comme un empilement d’histoires mal reliées l’une à l’autre.

This is an Hoffmann’s world

L’idée principale est de partir du postulat que Hoffmann est un être psychologiquement instable, qui souffre d’un manque d’amour de soi et qui projette sur les femmes qu’il rencontre un regard égocentrique masculin, reproduisant à chaque fois un schéma narratif identique. Il imagine qu’il doit lutter contre une force diabolique qui manipule la femme aimée et qui, au final, fait de lui une victime. Lecture éminemment féministe, car elle condamne le regard narcissique masculin qui réduit la complexité du réel en transformant les femmes aimées en des projections stéréotypées tout juste bonnes à refléter les fantasmes d’un homme incapable d’avoir une vision juste de son univers. Le fil conducteur du spectacle est ainsi le dialogue entretenu par le poète Hoffmann et sa Muse, laquelle sous les traits de Nicklausse analyse et commente les gestes et actions dont elle est le témoin impuissant. L’épilogue concrétise la rencontre de l’artiste avec lui-même, la Muse s’effaçant pour laisser son poète s’adonner à son art.

© Klara Beck
La mise en scène : sobre et efficace

Même si cette lecture n’est pas de la plus grande originalité, elle a le mérite d’expliciter le propos parfois confus du livret. L’unité du spectacle est ici renforcée par la création d’un décor unique, la scénographie en perspective raccourcie de Christof Hetzer permettant de suggérer le regard étriqué du protagoniste. Les imperfections de ce regard sont renforcées par les changements d’échelle grâce auxquels on voit certains éléments de décor en version réduite ou agrandie, à l’instar de la poupée de l’acte 1, sortie tout droit de la série de films d’horreur Chucky La vision résolument fantastique de l’œuvre permet également de brouiller les frontières entre l’imaginaire et le réel, Hoffmann étant montré comme incapable de faire la distinction entre les deux. L’acte d’Antonia, dans son inquiétante étrangeté, montre ainsi le Docteur Miracle et la Mère d’Antonia sortant des tableaux accrochés au mur. L’acte de Giulietta, privé de l’air « Scintille, diamant » et du grand septuor final mais enrichi du de l’air de Giulietta « L’amour lui dit : La Belle », peine en revanche à remporter l’adhésion, en dépit de la belle performance musicale de la plupart des protagonistes. 

© Klara Beck
Le plateau : sain et équilibré

Aucun point faible au niveau de la distribution.

  • En charge des quatre personnages féminins de l’opéra, la soprano Lenneke Ruiten a une patte « mozartienne » parfois mis à mal par les exigences vocales de ses rôles. Elle n’en propose pas moins une prestation homogène, portée par un beau legato et un timbre d’une certaine sensualité.
  • Lui aussi en charge de quatre personnages, Jean-Sébastien Bou fait vocalement fort belle impression, même s’il paraît un peu court en graves et si la production le laisse un peu dans l’ombre.
  • Avec son ténor de caractère vibrant et bien placé, Raphaël Brémard ne fait qu’une bouchée de ses quatre rôles.
  • Belles prestations également de Marc Barrard en Crespel et Luther, ainsi que des trois jeunes Artistes de l’Opéra Studio de l’OnR, Pierre Romainville, Pierre Gennaï et la mezzo Bernadette Johns, très remarquée dans son incarnation de la mère d’Antonia.
  • Conformément aux intentions de la mise en scène, c’est le couple Muse/artiste, ou ici thérapeute/patient, qui domine le plateau. Dans son rôle de poète narcissique, Attilio Glaser s’investit à fond, faisant valoir une belle diction ainsi qu’une voix idoine qui lui permet de traverser les embuches d’un rôle écrasant.
  • Belle découverte avec la Muse/Nicklausse de la jeune Floriane Hasler, dont on apprécie le mezzo long et richement timbré. L’intensité de son jeu, la fraicheur de l’incarnation et l’enthousiasme avec lequel elle se jette dans son incarnation en font le grand triomphe de la soirée. 
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Souvent cachés en coulisse ou entassés sur un plateau rétréci, les choristes de l’OnR offrent une belle performance, malgré quelques décalages imputables aux contraintes de la mise en scène. Formidablement dirigés par Pierre Dumoussaud, qui sait faire ressortir les mille couleurs d’une orchestration riche et soignée, les instrumentistes de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg soulignent la dimension fantastique de ce grand fleuron du répertoire. Le public a réservé le meilleur accueil à un spectacle globalement convaincant, preuve que tradition et innovation ne sont pas forcément contradictoires. 

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