COMPTE-RENDU — Au Théâtre des Champs-Élysées, Le Prophète de Meyerbeer est donné en version concert. Marc Leroy-Calatayud dirige l’Orchestre de Chambre de Genève, entouré de l’Ensemble Vocal de Lausanne et de la Nouvelle Maîtrise des Hauts-de-Seine.
Le pari était simple, presque insolant : que reste-t-il du « grand opéra » français – ce genre porté sur la démesure – lorsqu’on lui enlève justement le grand appareil ? Pas de décors imposants, pas de costumes fastueux, et pourtant rien ne manque. Imaginez seulement un bâtiment dépouillé de ses ornements, à la structure apparente. « Pas possible ! » me dit un ami un peu puriste sur les bords, et pourtant !
Mais où est passé le décorateur ?
Le genre repose sur l’excès : cinq actes, des foules, du spectaculaire. En version concert, (presque) tout cela disparaît, comme l’habillage d’une maison. En effet, chez Meyerbeer, le spectaculaire est déjà écrit dans la musique. Les contrastes sont permanents : une scène intime peut s’élargir en quelques mesures comme un moment collectif peut se resserrer brusquement. Ce jeu d’échelle à la partition remplace déjà les changements de décor.
Des motifs de rappel circulent et se transforment dans la partition comme une mise en scène intérieure. On reconnaît même les lieux ! Mon ami s’agite sur son siège, bras croisés, apparemment circonspect. Je sens qu’il ne manque pas grand chose pour le convaincre…
Meyerbeer l’architecte
La réussite de cette version tient à une chose : faire confiance à l’écriture. Marc Leroy-Calatayud laisse les lignes se déployer et donne à l’Orchestre de Chambre de Genève un rôle de scénographe sonore. Les plans restent lisibles et les équilibres maîtrisés, ce qui permet d’entendre la construction en relief de Meyerbeer entre l’intime, le religieux et le politique. En fin de compte, la bâtisse tient debout, à la grande surprise de mon ami.
Les chanteurs s’inscrivent dans cette même logique. John Osborn fait évoluer Jean de Leyde en gardant une ligne souple et lisible continue. Emma Fekete met sa finesse technique au service de Berthe d’une belle clarté apportant un contraste bienvenu. Marina Viotti, en Fidès, impose un centre de gravité : timbre dense et projection maîtrisée et Jean-Sébastien Bou affirme une présence vocale nette dessinant Oberthal, l’antagoniste autoritaire. Les forces chorales, elles, ne sont pas un simple arrière-plan mais une foule vivante capable de faire basculer la tension en quelques mesures. Tout passe par les phrasés, les articulations, les tenues legato, qui sont les véritables piliers de l’œuvre.
Ce n’est pas qu’une question de moyens !
Ce Prophète en version concert rappelle que le Grand Opéra n’est pas seulement un art de l’accumulation mais un art du contraste et de la projection. Meyerbeer joue sans cesse sur les proportions : il agrandit, réduit et oppose. C’est cette écriture qui crée le spectacle, avant même les décors.
Au fond, la soirée fonctionne comme une expérience assez simple : enlever tout ce qui pourrait distraire l’œil pour vérifier si la musique tient seule. Verdict : non seulement elle tient, mais elle construit elle-même ses propres murs. Je ressors de là avec mon ami, désormais convaincu par cette démonstration d’architecture musicale.
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