OPÉRA – La compagnie Opera 2001 revient au pied des volcans pour proposer un Trouvère à la mise en scène conventionnelle aux effets matériels par trop artificiels. Mais ce spectacle malgré tout agréable donne aussi à entendre quelques belles voix.
Ici, elle est comme chez elle ! Il y avait eu Turandot et Norma, ces deux dernières années ? Place désormais au Trouvère de Verdi pour la compagnie espagnole Opera 2001 (elle est basée à Alicante), invitée régulière du Clermont Auvergne Opera. Et si les œuvres de Puccini et Bellini avaient dû être « délocalisées » à la Maison de la culture, dont la capacité d’accueil est presque trois fois plus grande, c’est bien sur la scène de l’opéra-théâtre que vient prendre forme ce Trouvère, pour un total (pas fréquent ici à Clermont) de trois représentations…en 24 heures.
Verdi, c’est du sport !
Un marathon ? L’occasion de gagner en intimité, surtout, avec une scène plus étroite et un décor bien plus chaleureux, dans lequel la compagnie itinérante et son ténor de metteur en scène, Aquiles Machado, se montrent fidèle à leur réputation. Celle, en l’espèce, d’un respect absolu du livret et de l’époque dont il y est question. Il s’agit donc ici de faire dans le guerrier et dans médiéval, et voici ainsi surgir soldats en cottes de mailles et casques normands, comtes en cape et princesses avec robes à laçage et coiffures façon escoffion. À s’en croire dans Robin des Bois prince des Voleurs (version Costner, of course) ou bien dans Les Visiteurs, c’est selon ! Dans cet univers aux sobres et sombres lumières, seuls des drapeaux géants brandis à l’occasion, façon supporters de foot bien avant l’heure (couleurs bleues pour la noblesse d’Aragon, rouges pour les gitans), permettent à vrai dire de créer deux ambiances distinctes.
Bûcher froid
Entre ces deux équipes jouant pour gagner l’amour d’une femme (un sacré trophée), les combats se font eux à renfort d’épées de bois ou de cartons dont le bruit et les mouvements retenus des belligérants laissent deviner la fragilité, dans ce cadre de ténèbres dont des ruines un peu grossières éclairées par un bûcher de Leds constituent le décor principal. Des effets parfois un peu grossiers en somme, mais qui visent après tout à ne concentrer le spectacle que sur l’essentiel : le strict respect de l’intrigue, et les voix ici appelées à la faire vivre.

Tenors ? Si señor !
Dans ce spectacle à la double distribution (l’une pour les deux représentations du soir, l’autre pour celle de la matinée), le rôle de Manrico est tenu par un David Bañosdes plus convaincant. Le ténor espagnol est tout à fait à l’aise dans ses habits de guerrier et de fils vengeur, avec sa voix solidement émise, puissante et large d’ambitus, culminant en des aigus vaillants. Porté par un feu intérieur des plus crédibles, son grand air, cabalette comprise, est interprété avec toute la brillance et la vigueur requises. La Française Irina Stropina est une Léonora de belle tenue également, jouant avec conviction mais sans emphase excessive la carte d’une éploration permanente, la voix se faisant elle épanouie et sonore, lustrée par un phrasé et un vibrato se faisant toujours appliqués. Application, engagement dans la manière de jouer la douleur et tristesse, et surtout assurance vocale : l’Ines de Leonora Ilieva évolue dans un registre similaire.

Acteurs studieux
À l’heure de chipoter, l’on pourrait alors relever une direction d’acteurs clairement limitée, et en tout cas sans grande inventivité. Mais peut-on en tenir rigueur à une troupe itinérante si valeureuse, aux distributions multiples n’ayant pour but que de régaler un public le plus large et nombreux possible en enchaînant les dates façon tournée de Johnny ? Le Comte Luna de Paolo Ruggiero dépeint en tout cas un personnage un peu trop figé, mais cependant charismatique et autoritaire, avec ce qu’il faut de la froideur attendue. Viacheslav Strelkov, qui joue Ferrando, possède lui une voix plutôt bien creusée et vibrée, qui se fait percutante dès le premier grand air du rôle, qui est aussi celui de l’ouvrage. Mais, comme si la basse ukrainienne était souffrante, sa voix en vient rapidement à se faire souffreteuse et hésitante, ne retrouvant jamais par la suite un éclat et une amplitude totales, hors un solide medium. Chinara Shirin est elle une Azucena qui se démarque moins par la netteté de sa ligne de chant que par une émission aussi généreuse que fougueuse, et ce total investissement mis dans la description d’un personnage rongé par un bûcher intérieur.

Dans les rôles de comprimari, Fédérico Parisi est un Ruiz à l’appliqué et incisif instrument de ténor, quant Emanuele Collufio est lui un Vieux Gitan dont la maturité est ici bien plus illustrée par les costumes que par une voix certes solidement projetée, mais aux traits encore bien jeunes.
Courses poursuites
À l’orchestre, le chef Martin Mázik, à défaut de faire le choix d’un tempo vif et bouillonnant, parvient à tirer de jolies couleurs et palettes expressives de ses musiciens, pourtant pas si nombreux en fosse (une trentaine en tout et pour tout). De nombreux décalages entre instruments et voix se font hélas parfois ressentir, que le maestro s’évertue toujours, avec une maîtrise évidente et de grands gestes de baguette, à rattraper. Les membres du Coro lirico siciliano, sans être transcendants, s’acquittent eux avec applications de leurs parties respectives, en battant le fer chaud autant qu’en marchant d’un pas militaire assuré.
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À la fin, comme toujours chez Verdi, l’histoire fait encore nombre de victimes sur scène, entre les brûlés vifs et les cœurs brisés. Mais le public est incorrigible : parce qu’il a savouré l’histoire, et parce qu’il a aimé le travail fourni par cette troupe, il vient finalement applaudir avec énergie une compagnie qui devrait sans nul doute être vite revue ici sur la scène clermontoise. Avec ou sans cottes de mailles.

