CONCERT – On trouve dans les propositions chorégraphiques de François Chaignaud, toutes singulières, des préoccupations récurrentes, obsédantes, qui mettent en tension intensité de l’offrande et ascétisme du retrait, deux dimensions du sacré que l’on retrouve dans sa danse, entre improvisation apparente et élaboration pénétrante.
Dans Récital (créée en 2020), le don est déjà dans le dispositif musical : un grand Steinway de concert joué par la pianiste Sandrine Legrand, et le chant, direct et sans fard, du chorégraphe-danseur. Côté bande-son, il n’y a pas moins de onze partitions différentes, de Gluck à Ravel, qui accompagnent autant de séquences différenciées. L’offrande que fait Chaignaud à son art et à son public, lors de la quatrième séquence, est intégrale. Le chant n’émane-t-il pas naturellement du corps humain ? Aussi, le corps dansant devient un instrument viscéral, vibrant, soufflant, articulant, en osmose accrue avec le piano, mais sans un regard pour la pianiste. Les yeux du danseur, perdus dans le vague, semblent être à l’écoute de son for intérieur et de ses visions, sous l’effet d’une transe hypnotique.
Offrande physi-cale
Le corps de l’interprète se donne à la musique, qui, profondément intériorisée par le chant, en commande chaque mouvement. D’autant qu’il s’agit souvent de musiques de danses, connotées et caractérisées, en provenance du salon romantique : Valses ou Mazurkas. En mélodie de l’étrange, l’aède produit sons gutturaux et vibratos contrôlés. Le souffle, précieux témoin de la performance et de l’endurance, propose une seconde bande-son, celle de la vie organique.
Côté danse, des temps d’arrêt s’opposent à de longs tournoiements – ronde cosmique immémoriale – ainsi qu’à des marches bizarres – licorne ou centaure sortis d’un bestiaire imaginaire. Il y a tout un travail d’agrandissement de la partie supérieure du corps, les bras opérant une nage aérienne aux mouvements de plus en plus stylisés avec l’avancée des partitions. Des arabesques, codées historiquement, se chargent progressivement de picturalité, de joliesse, voire de gracilité. Les bras se donnent depuis un buste souple dont le sternum avance par vagues.
Un son trop loin
Dans Boléro (créée en 2020 également en collaboration avec Dominique Brun), Chaignaud offre à l’auditoire ses « variations » sur la puissance rituelle, magnétique, tellurique de la partition de Ravel, dans sa version piano à quatre mains (avec le renfort de Jérôme Granjon). Le crescendo orchestral se traduit par la montée en puissance du corps, sa transformation progressive jusqu’au sommet de la tension, entre lenteur et mouvement constant. La danse toujours sur le point de s’évanouir a quelque chose de dérisoire, de fugace. La gestuelle relève d’une autre offrande, plus sacrificielle, faite de poses « contre-nature », de défis à la pesanteur, à l’anatomie ou aux techniques du corps historiquement normées : ralentis, accélérations, cambrures, torsions et étirements improbables. Ces gestes remplissent les interstices d’une bande-son minimale, depuis la boite noire du piano, tandis que le corps, enjuponné de poussière (costumes de Romain Brau), nimbé d’outre-noir et d’outre-danse, se confond longuement avec l’ombre. Le Boléro selon Chaignaud est une ascèse méditative, une procession solitaire, un exercice spirituel pur et radical, « une nuit noire de l’âme », selon le mystique espagnol Ignace de Loyola, dont son inspiration pourrait se nourrir ici. Le Boléro selon Chaignaud est une œuvre au noir, première phase alchimique visant à libérer l’adepte des lois de la matière.
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Les deux opus sont hantés par un même spectre androgyne, dûment costumé, qui pourtant semble lutter vaillamment contre la fuite du temps et l’impermanence de la matière, à force de virtuosité et de souplesse : forme dansée de l’Espérance. Les deux opus parviennent ainsi à sortir de leurs boucles obsessives, faites d’ascèse sacrificielle, de dépouillement et d’endurance extrême, pour renouer avec les lois du vivant, de son souffle et de son sourire de Joconde. Ce même sourire que l’on retrouve sur les lèvres de toute l’assemblée, lors du selfie final que l’artiste demande au public, avec pour légende : « Tous debout pour la culture » !

