I Puritani, vu par un amateur

OPÉRA – Que ce soit à l’Opéra de Paris pour Les Puritains, ou partout ailleurs, chaque spectateur est unique. Certains ne connaissent rien à l’opéra et ne reviendront jamais. D’autres, à l’inverse, s’en passionnent jusqu’à prendre des cours de chant. C’est un peu comme le sport : entre indifférence et amour, l’éventail est grand ouvert. Tentative d’immersion, à la deuxième personne du singulier, dans l’esprit et le corps d’un spectateur particulier : celui qui n’a jamais vraiment été pro, mais qui ne sait pas où mettre le cran de l’amateurisme sur son vécu de chanteur.

Ancienne quête

Lorsque tu n’es plus néophyte, que tu n’es pas pro mais que tu te dis un peu plus qu’amateur, que tu as passé les errances de ta jeunesse devant un piano à palper ta cage thoracique en palpant ses touches, à te demander ce qu’est ce bon sang de soutien dont tout le monde parle sans comprendre s’il est tout à fait musculaire ou tout à fait pneumatique ou sans doute, oui, un peu des deux, à tenter des sons plus ou moins beaux et plus ou moins justes, plus ou moins engagés ou plus ou moins engorgés, que tu as trimé par les rires et par les gammes, et souvent dans les pleurs, en bref, que tu as envisagé une carrière dans l’art lyrique avant d’éloigner ce calice de ta gorge nodulée et asséchée (mais que, apparemment, tu as conservé tout ton sens du drame…), outre le fait que ton choix aura probablement été le bon, ta perception d’un spectacle d’opéra s’en sera trouvée immanquablement et irrémédiablement bousculée. Et ce, à jamais.

© Sebastien Mathe/OnP
Recette mystère

À partir de ce moment, des chanteurs tu scrutes les corps, les prises d’air, les ouvertures dorsales, ventrales, buccales, palatales et j’en passe, tu écoutes les sons, le souffle, les inflexions, la ligne… Et, si tu es perfide (et souvent, soyons francs, tu l’es), tu y vas de ton petit commentaire bien senti, aussi sournois que jouissif. Heureusement pour les amis qui t’accompagnent, passée cette mesquinerie compulsive, quelque chose en toi de plus impétueux rue, se cabre, veux comprendre à tout prix, car tu es un chanteur inachevé qui dans le corps de ceux qui réussissent veux lire la recette, la comprendre, l’éprouver. Là où ils voient un personnage, tu vois un sportif ; là où ils voient un monologue, tu vois des embûches techniques ; là où ils assistent à un opéra, tu assistes à un marathon. Eh oui.

© Sebastien Mathe/OnP
Sacrée Lisette

Ce 6 février, à la première de I Puritani de Bellini, tu es échauffé par le cast de renom. Non seulement ce sont des stars mais ce sont aussi des techniciens que tu admires. Tu y cours donc avec une curiosité mêlée de crainte, en réalité tu es anxieux pour eux, tu veux qu’ils s’en sortent, tu les aimes au fond et tu partages leur trac. Tu es assis, tu trépignes et les lumières s’amenuisent puis, après un temps, apparaît Lisette Oropesa dans le rôle d’Elvira. Tu en as le souffle coupé, heureusement elle non : la voix est charmante mais ton œil expert voit qu’elle commence par un “check” dans une vocalise d’une difficulté redoutable et tu sens qu’elle tâte le terrain en sportive chevronnée.

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Tu sais qu’elle connaît le parcours, qu’elle estime jusqu’où, ce soir-là, ses forces pourront la mener. Ductile, sa voix l’est : le son est rond, l’étoffe soyeuse, la ligne souple. Le soutien, aujourd’hui, répond bien et tu sens l’artiste s’impliquer de plus en plus dans le rôle, en confiance, ouvrant sa vigilance au plaisir du jeu et de la musique. Chez toi, un plaisir similaire, par procuration, par empathie, te fait respirer avec elle, fermer les yeux lorsque le son est trop beau, soupirer lorsqu’il est triste… vous formez ce corps double et étrange qui partage un savoir qu’elle porte à la scène avec une témérité que tu n’as pas osé avoir. Tu es ému parce que tu aurais voulu ou peut-être pas, mais si elle a voulu, elle, tu es heureux parce qu’elle y parvient et que tout, ce soir-là, est une formidable leçon de chant, de scène et d’art.

© Sebastien Mathe/OnP
État d’alerte

Vient ensuite Lawrence Brownlee, son Arturo au disque hier et ce soir sur scène, belcantiste de renom. Dès son arrivée, tu le sens tendu. Vous l’êtes tous les deux car tu sais combien son morceau d’entrée est exposé. La technique vient à son secours : le son est beau, lumineux mais un peu à l’étroit et le corps cherche à se défaire d’une certaine raideur, d’une forme de poids qui ne permet pas à l’air de sortir tout à fait librement. Tu dirais, du haut de ton expertise, qu’il manque du souffle au muscle. Tu ne sais pas trop, c’est intuitif. L’aigu brille mais oscille un peu entre deux registres, tu sais que le chanteur veille et qu’il n’est pas satisfait. Tu sens aussi qu’il teste, qu’il conserve la vigilance qui, chez sa collègue, s’est détendue et tu espères pour lui (et pour toi) qu’il ne s’agira pas d’une “mauvaise soirée”.

© Sebastien Mathe/OnP

Devinettes

Ce contact si particulier, tu l’éprouves avec tous les chanteurs, du plus petit au plus grand rôle. Ainsi, tu crois deviner pourquoi le ténor s’est tourné pour dégager son nez à ce moment précis ou pourquoi la soprano a conservé sa colonne d’air ouverte lorsqu’elle s’est assise à l’avant-scène ; tu captes ces petites choses du métier qui font de ces corps des instruments à l’oeuvre. Tu es fasciné. Tu as l’impression d’apprendre encore. Et tu jubiles avec chacun d’eux lorsque tu sens leurs moyens, si humains, échapper aux multiples contraintes corporelles. Giorgio ce soir, Roberto Tagliavini est dans une forme arrogante : la voix est ample, claire et noire, et il possède ce soin du phrasé entre incarnation et exemplarité. Tu en aimes l’élégance, le grain caractéristique, la projection optimale et sous l’aisance apparente tu crois deviner le plaisir de l’artiste.

© Sebastien Mathe/OnP
À l’applaudimètre

Au troisième acte, Lawrence Brownlee revient dans une disposition nouvelle : la voix a gagné en volume et en assurance, peut-être lui-même ne sait-il pas exactement pourquoi elle est plus assurée et si c’est dû à la grande forme de ses collègues dont il s’est imprégné. Peu importe. Il en profite. Le son est long, legato, coloré et expressif, le jeu plus appliqué, les nuances plus fleuries, l’envie de parvenir au plaisir est palpable et contagieuse… Tu le sens heureux de pouvoir offrir tout ça au public et de vouloir aller plus loin encore. Et les duos avec Lisette Oropesa en sont d’autant plus émouvants qu’ils parviennent à ciseler les phrases belliniennes, à les bichonner dans une communion d’expérience et de dévouement qui transforme une soirée en exploit.

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Car c’est ça pour toi l’attrait du belcanto : une mise en branle du corps, des acquis, de l’immédiat, de l’impromptu pour la musique, l’émotion, le public. C’est comme un sport d’équipe où tu scrutes chaque athlète et frémis, espère, projette. À la fin, l’ovation amplement méritée gonfle comme une vague reconnaissante. Outre un livret bancal, outre les passages les moins stimulants où ton voisin s’est assoupi sur tes épaules, le sentiment est partagé : bravi !

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