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Castor et Pollux à l’Opéra de Paris : horoscope baroque

OPÉRA – Presque trois siècles après sa création en 1737, la version originale de la tragédie lyrique de Rameau, Castor et Pollux, revient à l’Opéra de Paris, cette fois au Palais Garnier. La mise en scène astro-moderne est signée Peter S(t)ellars, avec une distribution vocale stellaire portée par Jeanine De Bique, Reinoud Van Mechelen, Marc Mauillon et Stéphanie d’Oustrac, ainsi que Teodor Currentzis dans la fosse dirigeant son orchestre et choeur Utopia.

L’Horoscope lyrique prévoit-il le futur ?

Les programmateurs de l’Opéra de Paris engagent-ils des devins ou des sorciers ? L’astrologie lyrique est imprévisible (ou pas ?), mais le lendemain du cessez-le-feu au Moyen Orient et le jour de l’investiture de Trump, la version originale de Castor et Pollux et son “Prologue pour la paix” de 1737, ainsi que le message de fraternité résonnent étrangement avec l’actualité. Le metteur en scène américain Peter Sellars opte pour une “oeuvre d’art totale” mêlant la musique et poésie rameaurienne avec la vidéo d’Alex MacInnis, et la danse chorégraphiée par Cal Hunt. Sellars choisit la violence comme sujet principal de sa dramaturgie, amplifiant cette référence à notre quotidien géopolitique. Ce Castor et Pollux original est pourtant plus paisible que son frère jumeau : en 1754 Rameau écrit une nouvelle version, plus bélliqueuse, pour sa propre guerre contre Rousseau et les fans de l’opéra italien en pleine Querelle des Bouffons. Make war, not love. 

Castor-ama

Dans toute l’économie de guerre, l’industrie privilégie la production militaire au détriment du civil. Ici, Peter Stellars (né sous le signe de Balance) mise tout sur la vidéo, son arme redoutable, par rapport aux décors réduits à un simple studio, la demeure de Castor issue tout droit du catalogue Castor-ama. Cette configuration scénique, rappelant (de loin) le plateau de tournage de l’appartement de la série Friends, reste en place du début jusqu’à la fin du spectacle. Les solistes, choristes et danseurs traversant les armoires, le canapé, la table basse ou la douche.

© Vincent Pontet

La monotonie scénographique est contrasté par un mouvement perpetuel des danseurs de flexing, ici en guise de guerriers, esclaves, monstres, créatures des ombres, qui incarnent ces personnages différents en se contorsionnant et fléchissant, sautant et tournant (en l’air ou par terre). Après Les Indes Galantes à Bastille en 2019, Rameau est décidémment hip-hop à l’Opéra de Paris ! Le panorama des images urbaines de centrales électriques et pétrolières (ville(s) en ruine du prologue) défilant sur l’écran géant est vite substitué par les astres et planètes, faisant ainsi contraste entre le monde des mortels et des immortels, incarné par les frères. Comme pour la Beatrice di Tenda, Sellars habille les personnages en uniformes et vêtements modernes (travail de Camille Assaf), faisant en tout des choix cohérents qui suivent livret, avec une dose d’abstraction qui déplaise à une partie du public, manifesté bruyamment à la fin (spoiler alert !). 

© Vincent Pontet

Gemini avant Google et le Mercure rétrograde

© Vincent Pontet

Avant la création du chatbot de Google, nommé Gemini, la mythologie nous a déjà donné des jumeaux Castor et Pollux qui forment la constellation des Gémeaux. Dans le langage moderne, mêmes étant frères, l’un est analogue et l’autre numérique. Le ténor belge Reinoud Van Mechelen incarne Castor, le jumeau mortel à la voix ronde et chaleureuse (il fait chaud aux Enfers !), bien timbrée et puissant en voix poitrinée, élégant et subtil en voix de tête. Sa moitié immortelle Pollux, interprété par Marc Mauillon, se démarque par un appareil plus sombre mais assez large dans sa gamme, avec des graves étoffées et souvent sollicitées. Son émission est droite et l’intonation stable, le phrasé est nuancé et finement articulé, richement expressif. La femme qui s’immisce entre les deux héros, la belle Télaïre de Jeanine De Bique est une voix cristalline et hautement élastique, avec des nuances tellement délicates et à fleur de peau, chantant l’extrême douleur avec extrême douceur (notamment les “Tristes apprêts”). Sa ligne est légèrement vibrée mais l’émission souverainement maîtrisée, avec un phrasé coulant et souvent plaintif. 

Le dieu Mercure fait un chemin inverse en emmenant Castor dans l’univers des vivants et immortels, montrant que Mercure rétrograde peut être utile et sauveur des vies !

Zodiaque baroque
  • Phébé (Stéphanie d’Oustrac) : Cancer. Voix volumineuse, assombrie et élastique, puissante et incisive dans les aigus. Prononciation nette et projection droite, jeu solide, caractère complexe. Passionnée et amoureuse, possesive et jalouse.
  • Mars (Nicholas Newton) : Bélier. Puissant et imposant, inflexible mais pas insensible. Voix clair-obscure, veloutée et vibrée, solidement résonnante, quoique les graves manquent d’appui, avec une prononciation bien intelligible et travaillée. 
  • Minerve (Claire Antoine) : Vierge. Stratégique, sage et réflechie. Voix douce et moins prononcée particulièrement devant l’orchestre, ayant un phrasé lyrique et suave. Les passages vocalisants stables, l’expression stylistique et colorée, vibrato fin et bien maîtrisé. 
  • L’Amour (Laurence Kilsby) : Saggitaire. Enthousiaste et idéaliste. Ton savoureux et mélodieux, immaculé dans l’intonation et d’un timbre rond et finement ciselé. La ligne est fluide tout au long de la soirée, délicate et savamment ornementée
  • Vénus (Natalia Smirnova) : Balance. Harmonieuse, équilibrée, romantique. Sa ligne lumineuse est fortement élastique et agile à travers la gamme, allant jusqu’aux suraigus qu’elle entonne avec force et précision. En revanche, le texte s’avère mal articulé, le rythme des fois mal synchronisé (avec la fosse), la justesse mal ajustée, le phrasé mal stylisé. 
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Poissons (Teodor Currentzis)

Teodor Currentzis (né Poissons) marque son retour à Paris comme il marque ses temps devant l’orchestre : fort. Cette apparition se (re)marque aussi pour ses nuances extrêmement poussées et accents prononcés. Les tambours et timbales de l’Orchestre Utopia ressortent au même plan que les flutes, hautbois et bassons, boisées et expressives, les cordes faisant preuve d’une extrême maitrise d’éventail dynamique, alors que les cuivres restent stables et retentissants. 

© Vincent Pontet

Le Choeur Utopia assure sa prestation avec une grande harmonie et justesse de rythme et de ton, chantant avec un élan bélliqueux et dramatique, ou bien avec plein de tristesse, tendresse et finesse. Avec une salve d’huées vite couverte par des applaudissements pour Sellars et ovations pour Currentzis à l’issue de ce spectacle, le public parisien offre un accueil chaleureux à toute l’équipe artistique / musicale ce soir.

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