COMPTE-RENDU – Clôturant cette année 45 ans de carrière, le Quatuor Hagen a donné son dernier concert en France mardi 2 juin à l’Auditorium de l’Opéra de Bordeaux dans le cadre du Festival Vibre !
Les membres du Quatuor Hagen ont réussi à être ce que Bernard Fournier1, en référence au roman de Robert Musil2, considère comme l’idéal pour des quartettistes, à savoir des « musiciens sans qualités ». En les écoutant, on ne se dit pas qu’un tel est un virtuose éblouissant, qu’un tel a une sonorité splendide, qu’un tel a des phrasés extraordinaires, tout comme on ne distingue pas, en écoutant un organiste, les qualités de sa main droite, de sa main gauche et de chacun de ses pieds. C’est le Quatuor Hagen qui est globalement virtuose, qui a une sonorité unique et qui chante les mélodies de façon irrésistible. Quand une même ligne musicale passe d’un pupitre à l’autre, on croit entendre un seul interprète. Quand deux ou trois musiciens jouent en homorythmie, on croit entendre un seul instrument à huit ou douze cordes. Et quand ils font sonner un accord à quatre, il est aussi homogène que si ses notes sortaient du même jeu d’orgue.
Même dans l’Opus 54 n°1 de Haydn, qui donne un rôle primordial au premier violon, l’équilibre entre les voix est toujours parfait et chacune tient sa juste place dans l’harmonie du tout. Quand l’oeuvre s’achève, on ne se dit pas que les interprètes sont géniaux, on se dit que le compositeur est génial : Quelle inventivité ! Quelle grâce ! Quel humour !
Cet ensemble fusionnel fait évidemment merveille dans le seizième et dernier quatuor de Beethoven. Peut-on imaginer un Allegretto plus jubilatoire et un Vivace plus fou ? Existe-t-il un autre quatuor qui peut jouer dans le Lento assai un « sotto voce » d’une telle douceur qui comble cependant les oreilles de 1400 auditeurs ? Et qui peut rendre aussi lisible le jeu jubilatoire de la question « Muss es sein? » (Le faut-il ?) et de la réponse « Es muss sein! » (Il le faut !) dans le final ?
Il est impossible de traduire en mots les émotions vécues à l’écoute deLa Jeune Fille et la Mort de Schubert. Les cinq notes descendantes qui ouvrent l’oeuvre, jouées sans césure, donnent tout de suite l’atmosphère tragique de l’Allegro. Dans l’Andante, le thème est hypnotique, la variation du premier violon haletante, celle du violoncelle diaboliquement séductrice, celle rythmée en dactyles dramatiques et celle en majeur édénique. Le Scherzo amorce une course à l’abîme qui se poursuit dans le Presto final, seulement interrompue par une mélodie magnétique à faire damner un saint.
Un déluge d’applaudissements tiendra lieu de catharsis.

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