OPÉRA – Après l’opéra de Lille, Emmanuelle Haïm et l’orchestre et le choeur du Concert d’Astrée revisitent Sémélé de Haendel au Théâtre des Champs-Elysées dans une mise en scène d’Oliver Mears avec Pretty Yende en tête d’affiche :
Le metteur en scène Oliver Mears transpose l’histoire mythologique de Sémélé (issue des Métamorphoses d’Ovide) dans une «réalité plus moderne, avec des personnages auxquels le public peut s’identifier au-delà du contexte mythologique original ». Les rapports humains – divinités deviennent des rapports de classe et Sémélé paie le prix fort pour avoir transgressé les convenances sociales dans sa liaison avec un homme marié et d’un milieu social supérieur, et pour avoir revendiquer l’égalité.
Avec le cinéma pour modèle, (il évoque dans une interview Buñuel et les films d’horreur de Murnau), le metteur en scène fait son propre film, dans un montage efficace jalonné d’images évocatrices.
Moteur, ça tourne !
L’action se passe dans un Grand hôtel de luxe où les employés portent l’uniforme maison tandis que les propriétaires de riches costumes. Sémélé apparait telle une Cendrillon, nettoyant une cheminée et, en mode Journal d’une femme de chambre, elle affronte les avancées du riche propriétaire (Jupiter) et le courroux de sa femme jalouse (Junon).

Enlevée par Jupiter le jour de son Mariage arrangé avec Athamas, elle est installée dans La garçonnière ou elle attend son Amant pour partager leur Passion d’amour sous L’empire des sens. Cette Fascination ne suffit plus à Sémélé qui désire vivement ne plus être seulement Une femme entretenue et aspire à une légitimité dans la relation, et devenir l’égale de Jupiter. Pour infléchir son amant, elle adopte la stratégie de La source des femmes en se refusant à lui et lui apprend qu’elle est enceinte. A cette nouvelle, et sous L’emprise d’un Sortilège Maléfique lancé par Junon (qui veut se débarrasser de cette nouvelle favorite), Jupiter cède, achevant cette Liaison fatale sur l’autel du Sacrifice. Sémélé est alors atteinte par la Foudre de Jupiter et terminera dans la cheminée en Femme flambée. Jupiter (reprenant le rôle d’Apollon) présente Le nouveau né (Bacchus) à son personnel, et une nouvelle employée prend La place de Sémélé devant la cheminée. La boucle est bouclée.

Le palmares
Cette production se voit attribuer de nombreux prix tant elle est aboutie avec un casting superlatif. Tous les personnages, y compris les second rôles, sont travaillés et possèdent chacun une épaisseur dramatique.
- Si Oliver Mears reçoit le prix de la mise en scène, la palme d’or revient à Pretty Yende dans le rôle titre. Sa première incursion dans le répertoire baroque est une grande réussite, sa palette expressive est immense et sa technique infaillible. La sensualité s’exhale dans des phrasés magistralement conduits et un timbre lumineux. Elle est pétillante et ses vocalises, sollicitant des aigus cristallins, sont autant de caresses ou de rires de contentement amoureux. Sa fin tragique s’accompagne d’une imploration allant droit au coeur (d’autant plus qu’elle le chante sur une table d’accouchement en donnant naissance à Bacchus, le fils de son union avec Jupiter).

- Dans la catégorie Un certain regard, le ténor Ben Bliss l’emporte. Son Jupiter se rapproche davantage du prédateur que de l’amoureux transi. Pour camper ce personnage peu sympathique, il s’appuie sur une projection vocale constante et une rondeur de timbre somptueuse. Dans cet interprétation aucune place pour l’épanchement, même dans l’air «Where’er you walk» qu’il délivre sans grande nuance.
- La mezzo-soprano Alice Coote et la soprano Marianna Hovanisyan reçoivent toutes deux un prix ex-æquo comme meilleures chanteuses dans un second rôle. La première incarne Junon dans une forte prestance, autoritaire et manipulatrice. Femme outragée par les infidélités de son mari, sa colère s’entend dans la puissance qu’elle maintient sur toute la tessiture en passant abruptement d’un registre à l’autre. La seconde est Iris, la soeur de Junon. Dans une aisance constante, ses phrasés et ses aigus se déploient souplement et elle assume sa position de secrétaire de Junon avec un sérieux mêlé de touches d’humour.
- Le prix du meilleur chanteur dans un second rôle est attribué à Brindley Sherratt qui incarne Cadmus et surtout Somnus de sa basse robuste et abyssale. Il remporte un vif succès dans le registre comique lorsqu’en concupiscent ridicule, il chante «More sweet is that name», en caleçon, chaussettes et veste de costume.
- La jeune Niamh O’Sullivan remporte le prix Meilleure révélation féminine pour le rôle d’Ino, la soeur de Sémélé. Avec un tempérament affirmé, elle projette sa voix de mezzo-soprano dans un beau lyrisme.
- Le prix du court métrage peut être décerné à Carlo Vistoli, tant le rôle d’Athamas qu’il interprète est fugace (présent au début et à la toute fin de l’opéra). Il offre cependant deux moments de fulgurance expressive, notamment dans son deuxième air (« Despair no more shall wound me »). Cet éloge à Apollon devient dans cette mise en scène une violente tirade désabusée et cynique que le chanteur affirme dans une projection et une agilité remarquées, préservant toute la rondeur de son timbre.
- Le prix des meilleurs costumes et décors est attribué à Annemarie Woods qui seconde également le metteur pour la scénographie ( a scène où Somnus, ivre, est affalé dans une baignoire cernée par des monceaux de cannettes vides interpellent joyeusement le public) et les lumières travaillées de Fabiana Piccioli sont également récompensées.
- Enfin, Le prix de la meilleure musique originale revient bien évidemment à Haendel, ainsi qu’à Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée pour leur splendide remake de Sémélé (ils faisaient partie de la production notoire à l’opéra de Lille en 2022). L’orchestre déploie un son généreux et précis, pouvant manquer quelque peu de nuances contrastées et de dramatisme, la cheffe privilégiant la cohésion sonore et la rutilance de l’ensemble.

Le choeur préparé par Richard Wilberforce interprète magistralement ses nombreuses parties dans une homogénéité sonore, une diction impeccable et un engagement scénique réjouissant.
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Le public semble approuver ce palmarès et, si des huées accueillent l’équipe scénique, elles sont vite absorbées par une ovation générale soutenue.

