LIVRE – Neuf ans après sa mort en 2016 paraît aux éditions de la Philharmonie de Paris l’impressionnant Catalogue de l’œuvre de Pierre Boulez établi par Alain Galliari à l’occasion du centenaire de la naissance du pape de la musique contemporaine, l’occasion de parcourir le parcours foisonnant d’un créateur qui fut toujours en action.

À travers 112 entrées et 350 documents, ce catalogue profus et agréablement mis en pages présente de manière chronologique l’évolution créatrice de Pierre Boulez, de ses pièces de jeunesse à ses manuscrits posthumes en passant évidemment par le catalogue « officiel » de cette œuvre ouverte constamment remise sur le métier. Conçu avec clarté par Alain Galliari dans un grand format en couleur très attractif, cet ouvrage permet d’apprécier dans de nouvelle perspective la dimension work in progress de l’œuvre du compositeur du Marteau sans maître. Si exigeant avec lui-même, cet éternel insatisfait déduisait d’un matériau existant l’œuvre à venir, le corpus complet formant un archipel de fragments reliés les uns aux autres comme des aérolites en gravitation au sein d’une constellation musicale d’une grande cohérence poétique. Des Notations pour piano de 1945 aux Notations pour orchestre de 1980, de Rituel in memoriam Bruno Maderna à Répons, les œuvres se répondent, chacune créant des réseaux labyrinthiques dont la luxuriance s’accentue au fil du temps.
L’écriture avant tout
Par diverses archives familiales, des photographies, extraits de lettres, notes de présentation des œuvres et un parcours biographique bien étayé, la trajectoire de Pierre Boulez apparaît ici dans toute son obstination fougueuse à vouloir créer, investir de nouveaux domaines esthétiques. Peu après ses premières années d’initiation musicale à Montbrison, le musicien commença à composer, et, de la classe d’analyse de Messiaen au Conservatoire de Paris aux années de théâtre dans la troupe de Jean-Louis Barrault, de la création du Domaine musical puis de l’Ircam et de l’Ensemble Intercontemporain à sa carrière internationale de chef d’orchestre à succès, pendant toutes les étapes décisives de sa vie de musicien et de bâtisseur d’institutions, rien ne l’empêcha d’écrire jusqu’à ses dernières années à Baden Baden. Pourtant, paradoxalement, l’œuvre achevée reste relativement réduite, Boulez s’attachant avant tout à une perfection formelle travaillée inlassablement à travers des versions successives des mêmes pièces s’accroissant et proliférant par le milieu.

Un jeune homme moderne
De Parfois un enfant, pour voix et piano, sur un poème de Théophile Gautier écrit en 1942 par le jeune homme âgé de dix-sept ans aux révisions du Livre pour quatuor faites entre 2012 et 2016 juste avant sa disparition, la flèche du temps permet de mieux saisir le déploiement d’une forme qui se constitua initialement par la découverte de la modernité radicale de Schoenberg et Webern, l’enseignement et la musique d’Olivier Messiaen, avec en soubassement comme fondations, Debussy et Ravel.

Dès 1946, dans une lettre à André Souris à propos de sa Sonatine pour flûte et piano, Pierre Boulez explique la nécessité de la violence qu’il cherche à infuser dans sa musique. « Si vous faites travailler ma Sonatine aux deux interprètes – que cela soit avant tout vivant et qu’elle produise une impression de choc, de violence. C’est ce qu’il manque le plus, me semble-il, à toutes les œuvres de < l’école > atonale (…) Tout plutôt que ce méli-mélo ronronnant dont on pourrait aisément attribuer à n’importe qui de < l’école > –la paternité académique. » Organiser le délire après Artaud, libérer un imaginaire organique après le surréalisme, furent des lignes de fuite constantes de ce créateur virulent pour qui « la musique doit être hystérie et envoûtement collectifs, violemment actuels ».
Des œuvres méconnues
Cet ouvrage exhaustif réserve aussi quelques surprises aux non spécialistes de l’œuvre du créateur de Pli selon pli comme la découverte de cette Symphonie concertante pour piano et orchestre, écrite en 1947 mais perdue, vraisemblablement dans un train par Pierre Boulez. « Enfin, tout cela est disparu ; ce n’est pas sans mélancolie que j’y songe », écrit-il alors à Stockhausen. On pourra découvrir aussi tout un pan méconnu du compositeur, dont ses musiques pour la scène, comme celle pour Le Chien du jardinier, pièce de Lope de Vega mise en scène par Jean-Louis Barrault au théâtre Marigny en 1955. Les esquisses posthumes, quant à elles, éclairent le style tardif de Pierre Boulez comme le manuscrit d’Ombres, pièce inachevée de 2009 pour ensemble inspiré d’un poème de Paul Celan.
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Pourquoi on aime ?
- Pour découvrir le parcours hors norme d’un grand compositeur
- Pour la richesse et la variété des archives et photos parcourant le XX et le début du XXIe siècle
- Pour la qualité des textes publiés
C’est pour qui ?
- Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de la musique
- Pour ceux qui aiment Pierre Boulez
- Pour ceux qui apprécient les beaux livres sur l’histoire des arts et de la culture

