OPÉRA – Retour sur un retour : un spectacle résonne parfois si étrangement en soi que l’on souhaite s’y frotter une seconde fois. Je décide donc d’aller le revoir. Révélateur de soi à soi, moteur psychique ou simple exorciseur de soi par l’autre ? Retour sur cette expérience esthétique et intime au contact d’Il Viaggio, Dante, entre obsession et ouverture.
Bonjour tristesse (Sagan)
Le lendemain de la représentation, dans le programme qui accompagne, lecture de l’interview de Pascal Dusapin. Une phrase qui ressort tout de suite et que j’aurais volontiers associée au spectacle : “La tristesse est un affect que j’aime beaucoup et perçois de façon très positive.” C’est donc ça l’attirance pour l’œuvre de Dante ? L’écriture vocale privilégiant les extrémités de la tessiture ? Les couleurs oxymoriques de l’orchestration ? Sans doute tout cela à la fois qui, d’emblée, brèche quelque chose en moi. Quelque chose qui monte durant les premiers accords, fait brûler dans mon torse une mélancolie inattendue, accélère ma respiration : survient l’intervention de Béatrice pour que l’on guide Dante dans son voyage, paroxysme aussi lumineux que la couronne d’une éclipse, et avec cette supplication l’envie de retenir mes larmes. Qu’est-ce qui, dans cette écriture, vient de poindre en (vers ?) moi ? Pourquoi suis-je aussi sensible à ce soleil noir nervalien ? Et d’ailleurs, ce sentiment –entre larmes et joie profonde– n’est-ce pas exactement ce à partir de quoi le compositeur crée ? “Vous disiez, à la création de l’œuvre, que son vrai sujet était la tristesse…” lui rappelle Marion Mirande. Pour Dusapin, la tristesse est un affect diffus, difficile à cerner : secret. Et il colore tout son travail artistique.
À Lire également : la critique sur Ôlyrix et Une nuit avec Dante au Palais Garnier
Sombre comme le fer (Baudelaire)
“Je suis arrivé à la conclusion que j’étais guidé par un désir profond de Beau, d’apporter de la beauté.” dit encore le compositeur. Surprenante conclusion. Quête, peut-être, de Dante lui-même ? Mise-en-scène, en tout cas, du Dante personnage en ce sens. La fin orphique de l’œuvre est éloquente. Aux portes de la mort, Dante (vieux) aperçoit Béatrice qui lui dit : “Ouvre les yeux / et regarde quelle je suis ! / Tu es capable de pouvoir soutenir mon sourire.” Apaisement à l’orée du soleil où Dante-Orphée ose regarder Béatrice-Eurydice, unique regard vers une lumière aveuglante. Voir Béatrice et mourir, c’était le but. En opposition apparente, la mise-en-scène de Claus Guth qui s’achève dans une flaque de sang. Esthétique presque baudelairienne où la laideur est aux portes de la Beauté comme le poète aux pieds (fétichisés) de Béatrice. Dans cette tension, quelque chose de cyclique qui définit le rôle du geste créateur.

Amor fati (Nietzsche)
“Alors que nous faisons face à tant d’horreurs, la beauté, loin de nous éloigner de la réalité, nous rend conscient du monde.” Dans cette phrase de Dusapin qui me happe, un mouvement. Un retour. L’objet même du voyage, qu’il ait été celui de Dante poète, du Dante personnage ou encore de Dusapin lui-même et de son librettiste, Frédéric Boyer. Car il est si difficile de ne pas vouloir changer le réel… Pourtant, c’est le message poétique de l’œuvre. La tristesse, chez Dusapin, chez Dante et tant d’autres, est le terreau de la joie : c’est par elle, tout à la fois, que l’on constate l’écart d’avec le monde et que l’on trouve la force de s’y réengager. Mouvement cyclique dont l’écriture musicale est imprégnée. “La pièce est constituée de cercles harmoniques liés les uns aux autres” nous dit le compositeur, “ils s’enchaînent en déterminant des espaces communs.” A la croisée des différentes strates sonores, allant de l’hyper-grave (le contingent) au sur-aigu (le transcendant), la quête sous-jacente d’une jonction dont le chef Kent Nagano, apprend-on, aurait deviné la structure durant les répétitions.

Réconciliation
Le regard choisit, le regard corrige, le regard est pauvre. Mais la possibilité d’une répétition éternelle de ce geste le transforme. Ainsi ce mouvement, sans cesse réitéré entre les personnages, où l’un (Dante) allume la cigarette de l’autre (Béatrice). Adresse qui perd son sens premier pour en trouver un autre dans cette durée théâtrale. Force cathartique du spectacle, c’est-à-dire d’un regard oblique, déjà retourné sur lui-même. Nouvelle perspective qui permet d’accéder à l’acceptation, du monde, de soi –de la vie. Ce sont des figures aussi : celle insaisissable de Béatrice, morte avant d’avoir vécu ; celle du poète, artisan de sa pauvre vie ; celle des guides, Virgile (basse) et Lucie (soprano léger), aux antipodes. C’est cette quête, impatiente et redoutée, du point de tristesse à partir duquel on pourra envisager autrement. Idée conciliatrice et libératrice, peut-être (tristement) par la mort seule. Mais la mort, dans l’art, est également une figure et mourir avec un personnage nous permet d’accéder à un simulacre de l’après, quel qu’il soit. “La musique a ce pouvoir de nous permettre de dire des choses de façon secrète.” dit encore Dusapin : une invitation à percevoir le monde par un autre filtre, un autre langage. Force de la musique ? Rappelons, de son propre aveu, que musique et tristesse ont ce point commun de dire en-deçà des mots, sans doute déjà trop éloignés. La quête du point de tristesse, c’est le moment de bascule entre le monde naturalisé et cet autre, “secret”, en attente d’être vu.

La réalité rugueuse à étreindre (Rimbaud)
Dans cette tension toute nietzschéenne, autant de couleurs que d’interprètes. Bo Skovhus incarne un Dante âgé, habité et tourmenté. Son engagement scénique est évident, nerveux. Une projection insuffisante dans le grave, si elle ne permet pas de distinguer le texte italien, apporte cette incapacité de proférer sans l’élan vers la transcendance qui, en élevant la voix, apporte la couleur plus homogène du médium et de l’aigu. Transcendance dont le Dante jeune et romantique de Christel Loetzsch est pleinement habité. Cette dernière propose un poète dévoué et, si l’on excepte quelques sons engorgés, la voix se montre souple et porteuse d’un lyrisme que son alter ego, épuisé, semble avoir perdu. Dialectique intéressante puisque c’est en le perdant qu’il atteint enfin Béatrice, cette dernière se dérobant en permanence à la fougue de la jeunesse, sans doute trop tournée vers ses idéaux.
Je suis rendu au sol (Rimbaud)
David Leigh, en Virgilio, en impose par la profondeur de sa basse et une présence sobre mais crédible. Sa stature et sa voix apportent à son personnage l’autorité attendue, un rien bestiale, rendant le personnage profondément terrien (hirsute, bâton de marche, pieds nus). À lui s’oppose, par l’écriture vocale, Danae Kontora, en Lucia, qui impressionne par l’agilité et l’uniformité de sa voix sur toute la tessiture. Sa présence scénique marquante ajoute à la singularité du rôle, tout à la fois tourné vers les cieux (virtuosité) et éloigné de la terre (tessiture ouverte au suraigu). Deux tensions compatibles traversant le poète et le dynamisant : Virgile conduit vers (mais évite) la lumière divine tandis que la sainte, déjà aveuglée, braque son œil-main vers le sol. Retour à soi, au monde : Dante revient mourir dans son appartement, dont la matérialité transformée s’oppose aux cercles infernaux, au purgatoire et aux célestes inaccessibles.

Voyage en retour
Entre les deux, pourrions-nous dire, le personnage ambigu de Béatrice. Voix agile mais plus sombre que celle de la sainte, à l’émission solide et affirmée –ancrée. Jennifer France cultive avec justesse une distance pointant vers autre chose que son apparence : entre elle et son souvenir, l’hésitation de Dante (jeune et vieux) est celle de l’humain entre le fantasme (fétichisme rouge de la figure féminine) et la réalité à étreindre (“Regarde quelle je suis !”). Dans ce voyage réconciliateur, un personnage démoniaque qui ressort : Dominique Visse, entre guignol grotesque et inquiétant simulacre de réel. Sa voix caméléon, entre grave rauque et parlé-chanté ironique, donne relief et cohérence à toutes les voix fantasmagoriques qui, du poète, pourraient détourner le regard. A ses côtés, show-man un brin désabusé, Giovanni Battista Parodi est un Narrateur au phrasé lyrique faussement chaleureux. Son allure décalée, son attitude paternaliste, sa veste et ses chaussures strassées semblent nous inviter à quelque chose qui, déjà, sonne faux. D’ailleurs, il est le seul à parler et représente bien, en cela, la naturalisation du regard qui, dans le quotidien, perd sa force révolutionnaire. La langue du Narrateur est la nôtre ou presque car déjà elle boîte et suscite en nous, avant même l’ouverture du rideau, une interrogation : que viens-je chercher par le théâtre et la musique ?


