OPÉRA — Rusalka de Dvořák mis en scène par Robert Carsen miroite de nouveau dans les eaux de l’Opéra Bastille, sous la baguette de Kazushi Ōno en la présence d’une nouvelle ondine, Nicole Car :
Il était une fois la Petite Sirène. Il était une fois Rusalka. Eau salée pour la première, eau douce pour la seconde. Ce milieu aqueux à haut potentiel réfléchissant inspire la mise en scène de Robert Carsen orientée vers des jeux de miroir et de dédoublements.

« Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle »… mais non, ce n’est pas la bonne histoire ! Dans cette mise en scène du conte, les jeux de miroirs sont présents grâce aux décors de Michael Levine qui s’organisent dans une symétrie rigoureuse : symétrie horizontale séparant le milieu aquatique de l’enfance du monde réel, symétrie verticale qui, en s’écartant, suggère les tiraillements de l’âme entre désirs et réalité.
Pas mal pour une muette!
Dvořák était sacrément gonflé de composer un opéra ayant comme rôle principal Rusalka qui devient muette à la fin du premier acte ! Que tout le monde se tranquillise, le rôle est suffisamment conséquent pour que l’auditoire profite pleinement de la prestation de Nicole Car. Une prestation… de légende ! La voix est parfaitement placée et équilibrée entre rondeur et brillant. Aucune peine ni dans le grave ni dans les aigus qui se déploient en somptueuses gerbes sonores dans toute la salle. Son humanité touche directement et donne la chair de poule, un comble pour une créature aquatique courageuse !

Des miroirs qui ne mentent pas
Question miroir, les princes en connaissent un rayon et il y en a un, petit, qui a dit : « J’ai appris,… que le monde est le miroir de mon âme ». Mais c’est encore une autre histoire ! Le Prince de ce soir, un grand, est incarné par le ténor Sergey Skorokhodov. S’il réussit à séduire Rusalka, il ne parvient cependant pas à gagner l’approbation de l’ensemble du public. Sa gestique conventionnelle et sa voix efficace, cependant, placée près de la nasalité, amoindrissent le panache du titre.
Dimitry Ivashchenko, l’Esprit du lac et père de Rusalka, traverse, lui, le miroir sans encombre, faisant des apparitions, et dans son royaume, et dans le monde réel. Et quelle aubaine, il peut ainsi venir soutenir sa fille de sa voix aux graves envoûtants et aux résonances réconfortantes.
Si la mezzo-soprano Jamie Barton est sûre de ses pouvoirs en sorcière Ježibaba, sa voix parvient au travers du prisme d’un miroir quelque peu déformant. Sa prestation semble fragilisée par un manque d’homogénéité entre un médium assourdi, des graves assurément poitrinés et des aigus fusant en saillies.
Alisa Kolosova en Princesse étrangère apparait comme le reflet généreux de la gracile Rusalka. Sa voix s’incorpore dans des résonances chaleureuses à la projection assurée qui ne manque pas d’attirer et le Prince et les applaudissements du public.

Les trois nymphes, Margarita Polonskaya, Maria Warenberg et Noa Beinart sont également sœurs vocales tant leur émission s’accordent dans la vibration et l’accroche, et n’apparaissent-elles pas comme le reflet des filles du Rhin qui ouvre la Tétralogie de Wagner ?
Membres de la troupe lyrique de l’Opéra National de Paris, le baryton Florent Mbia et la mezzo-soprano Seray Pinar peuvent assurément se regarder dans le miroir tant leurs voix sont assurées et leurs prestations remarquées.

Aucun trouble dans le miroir du chef Kazushi Ōno qui mène de main de maitre l’orchestre dans une alchimie idéale entre générosité des phrasés et précisions des pupitres.
Et pour ultime reflet, l’ovation du public notamment à l’intention de Nicole Car, inoubliable Rusalka!
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