DANSE – Avec Ihsane, Cherkaoui entraîne le ballet du Grand Théâtre de Genève dans un voyage initiatique à la recherche de ses origines paternelles. Il signe une œuvre bouleversante, composée de tableaux d’une rare beauté qui nous transportent au Maroc. La danse devient alors le langage universel de la mémoire et de l’appartenance. À découvrir absolument au Théâtre du Châtelet jusqu’au 6 avril.
Dans la langue arabe, « Ihsane » évoque un « idéal de bonté, de gentillesse et de bienveillance », difficile à atteindre. C’est sous ce titre lourd de sens que Sidi Larbi Cherkaoui poursuit son diptyque autobiographique, entamé en 2022 avec « Vlaemsch » (chez moi), qui explorait l’héritage flamand maternel. Ce deuxième volet, d’une intensité rare, nous plonge dans les méandres d’une relation inachevée avec son père marocain, immigré en Flandre, mais disparu trop tôt alors que le chorégraphe n’était encore qu’adolescent.

À la gloire de mon père…
Trente ans après sa disparition, Cherkaoui nous raconte sa quête vaine dans un cimetière surpeuplé de Tanger, métaphore saisissante d’une mémoire qui s’efface inexorablement. Une recherche qu’il prolonge sur scène grâce à vingt-six interprètes – vingt-deux danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève et quatre de sa compagnie bruxelloise Eastman, fondée en 2010. Si la chorégraphie se montre moins technique que dans d’autres de ses œuvres, les tableaux visuels atteignent une beauté à couper le souffle et s’enchaînent avec fluidité alternant solo introspectif, pas de deux et mouvements d’ensemble hypnotiques.

La culture marocaine s’invite partout – théières en argent, tapis aux motifs géométriques, paravents ouvragés, babouches jaunes délaissées – comme autant de pièces d’un puzzle à recomposer. La partition musicale, interprétée en direct, constitue bien plus qu’un simple accompagnement. Le quatuor de musiciens composé notamment du tunisien Jasser Haj Youssef à la viole d’amour dialogue avec les voix sensuelles du chanteur marocain Mohammed el Arabi Serghini et de la chanteuse libanaise Fadia Tomb El-Hage.
Danser pour eux
Dès l’ouverture, « Ihsane » nous immerge dans une école coranique où des élèves en tenue de ville avec des chaussettes jaune vif déclament des mots puis des phrases qu’un imam inscrit au mur d’un bleu azur. Ces versets supposés du Coran, sont répétés d’abord par les élèves puis repris en chœur par le public. De la parole au mouvement, les danseurs transforment alors leurs mots en une chorégraphie où les bras dessinent dans l’espace des arabesques élégantes qui fait écho à l’art de la calligraphie arabe.
Cette quête paternelle entre ensuite en résonnance avec un drame contemporain, qui a bouleversé le chorégraphe : le meurtre raciste et homophobe d’un jeune Belgo-Marocain de 32 ans à la sortie d’une boîte de nuit à Liège en 2012. En tant qu’« artiste queer et arabe », Cherkaoui s’identifie à cette victime de la haine et lui offre un hommage poignant. La séquence où un danseur drapé d’une toison blanche se fait égorger sur un plateau doré frappe par sa violence, tandis qu’en arrière-plan défilent des images d’agneaux, de mains ensanglantées et de carcasses d’animaux. Le sacrifice ancestral devient alors la métaphore d’une violence contemporaine.

Splendeur orientale
Au-delà de ces quelques tableaux violents, la scénographie du plasticien Amine Amharech nous transporte dans un univers féérique, peuplé de paravents orientaux et de tapis aux teintes flamboyantes. L’ensemble est sublimé par une lumière tamisée aux reflets dorés qui enveloppe chaque tableau d’une aura quasi mystique. Les interprètes y dansent, parés des costumes d’Amine Bendriouich, qui réinventent totalement les codes vestimentaires berbères : tantôt coiffes rouges traditionnelles en tissu, robes multicolores, tantôt combinaisons chair tatouées de calligraphies arabes lors d’une scène évocatrice d’un hammam.

Le tableau final percute de plein fouet par sa beauté : les danseurs se passent du sable de main en main, le déposant sur des plateaux dorés avant de le verser sur un drap, dans un immense cube en moucharabieh qui s’élève vers le plafond. S’ensuit alors une pluie de sable, évocation des cendres du père disparu et de toutes les victimes de crimes racistes. Entourés de danseurs tenant des lumignons, nous assistons à une cérémonie funéraire, qui transcende le deuil individuel pour embrasser tous les pertes. À travers cette œuvre, Cherkaoui explore avec finesse « le deuil tangible » d’un être cher, mais aussi « le deuil ambigu », c’est-à-dire « la mort d’un rêve ou la fin d’une relation, toutes ces fins qui sont des morts sans funérailles. »
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Ihsane est une œuvre féérique, sublime et viscéralement bouleversante qui confirme la capacité exceptionnelle de Cherkaoui à se réinventer sans cesse pour nous raconter son histoire.

