OPÉRA – L’Opéra Orchestre National de Montpellier propose une nouvelle production de Mitridate re di Ponto, opera seria de Mozart, mise en scène par Emmanuelle Bastet. L’orchestre maison est dirigé par Philippe Jaroussky. Marie Lys, Key’mon Murrah, Levy Sekgapane et Hongni Wu sont entre autres retrouvés au sein de la distribution.
Un premier concert réunissant certains des artistes présents ce soir avait la saison dernière donné un avant-goût du délicieux poison de ce soir. Philippe Jarroussky y dirigeait pour la première fois un orchestre symphonique moderne. Le flacon de notre poison reste soft, composé de grands escaliers unicolores et nus, et sur certains tableaux d’une monumentale structure géométrique. À ce décor conçu par Tim Nothram (de même que les costumes) et réalisé par les ateliers de l’Opéra de Genève qui coproduit le spectacle, s’ajoute par moment un rideau filamentaire se baissant du sol au plafond pour séparer les espaces et surtout dissimuler les personnages, quand ils n’appuient pas l’intériorité de leur sentiment.

Avec un nombre limité de structures, la conception permet un large panel de possibilité dans le placement et les déplacements des personnages. L’agencement des protagonistes est d’ailleurs finement étudié pour souligner leurs rapports, créant tantôt un déséquilibre hiérarchique (par exemple l’autorité de Mitridate marqué par sa hauteur et sa distance en haut des escaliers, ou encore la domination des romains annoncés par Arbate depuis cette même place) comme à d’autres moment la fusion d’un duo amoureux.

Pourvu qu’on ait l’ivresse !
La simplicité de la fiole permet donc de se concentrer sur le jus, à commencer par un drame où les relations intrafamiliales occupent une large place. La direction d’acteur perce l’intériorité des personnages, dans la mimique, la tendresse d’un geste, le désarroi d’une expression… Psychologique sans être psychologisante, elle parvient à rendre les actions touchantes et naturelles, renforçant ainsi le contenu du livret apparaissant par moment étonnamment crédible. Elle s’appuie aussi sur la musique, commençant progressivement à faire évoluer l’expression du personnage dès l’introduction orchestrale de l’aria par exemple.

Philippe Jaroussky et l’orchestre de Montpellier révèlent d’ailleurs tous les sucs fatals de cette partition aussi dramatique que psychologique, composée alors que Mozart n’avait que quatorze ans. Goutte à goutte, son interprétation sous l’impulsion de Philippe Jarrousky s’instille progressivement dans l’esprit de l’auditeur. Elle passionne par la dynamique de ses tempos, ses reliefs appuyés par la ferveur vigoureuse de l’orchestre et la puissance de son goût permis par un plateau vocal de haut vol qui permet à l’orchestre de déployer son volume. L’orchestre aide ainsi les chanteurs à s’imprégner de la juste émotion.
Le cocktail explosif des voix
- Telle une drogue addictive, la virtuosité de Marie Lys accapare l’esprit de l’auditeur, dès son premier air. À la fois puissante et agile, la voix se fond dans les tourments intérieurs d’Aspasia. Une instabilité maîtrisée dans certains aigus vient renforcer l’expression des doutes et des peurs du personnage quand l’accentuation de certains graves raisonne elle comme un appel désespéré.
- En Sifare, le contre-ténor Key’mon Murra propose des lignes vocales ciselées à la note près, évoluant avec une amplitude progressive dont la continuité mélodique est assurée grâce à la technique de souffle. La texture vocale est à la fois chaude et raffinée dans le médium et l’aigu. Elle prend une couleur pure limpide dans le suraigu.
- Levy Sekgapane incarne la violence et la paranoïa de Mitridate qui frôle les limites de la folie jusqu’au final. Il se révèle pleinement dans la deuxième partie de la pièce où s’estompe un léger encombrement initial. La vaillance des aigus marquant la colère ou la détermination contraste avec une chaleur plus paternelle perçant quand il évoque Sifare notamment.

- C’est la mezzo-soprano Hongni Wu qui a été choisie pour Farnace, seul rôle travesti dans cette production. Il s’avère touchant dans le feutre des graves et son repentir final, même si l’émission manque par moment de brillance.
- Nicolò Balducci propose un Arbate à la voix aiguisée, tranchante comme une lame par la netteté du phrasé quand il rappelle à l’ordre les deux frères ou dénonce les trahisons de Farnace par exemple. Son port droit et digne, comme l’élan de ses déplacements renforcent la présence de ce protagoniste.
- Lauranne Olivia est une Ismène toute en délicatesse, dans la voix comme dans le jeu, quitte à parfois s’effacer quelque peu derrière l’éclat du reste de la distribution.
- Remy Burnens est un Marzio vif voire agité tant dans son jeu que dans sa voix.
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Emportée par une musique enivrante et une mise en scène sobre au plus près de l’intériorité des personnages, la salle de l’Opéra Comédie succombe au poison de Mithridate comme Aspasia à son amour interdit pour Sifare. Fort heureusement, ses effets psychoactifs s’annihilent à la fin du spectacle, n’ayant pour effet secondaire que de franches salves d’applaudissements.

