SCÈNE sur le vif retranscrite depuis l’Osteria « Da Maddalena », une auberge près du Vatican à Rome, le 1er mars 1708.
Trois amis sont attablés et discutent…
Georg Friedrich Haendel : Bon, mes amis, je me sens en pleine ébullition créative. Vous savez que le pape Clément XI fait respecter à la lettre l’interdiction de représenter un quelconque opéra dans les murs de Rome. Qu’à cela ne tienne ! Je vais composer un nouvel oratorio, ce sera comme l’opéra, vous allez être épatés ! Il y aura aria da capo, chœurs, un grand orchestre, le tout chanté en italien…
Francesco Maria Marescotti Ruspoli : Mon cher ami, ça fait un an que je vous héberge dans notre Palais à Rome, et vous savez que je vous aime et vous admire, et que ma famille ne manque pas de moyens, mais ça va probablement coûter très cher…
Haendel : Cher, oui, un peu sans doute, mais moins qu’un opéra ! Déjà, il n’y aura ni costumes ni décors ! D’ailleurs Scarlatti est en train d’en composer un qu’il a l’intention de présenter au Palazzo della Cancelleria pendant la Semaine Sainte et qui s’appelle Oratorio per la Passione di nostro Signor Gesù Cristo. C’est vous dire que l’Oratorio, c’est très tendance ces temps-ci ! Ça va faire un carton devant le Cardinal, surtout que Scarlatti prévoit de le créer le soir du Mercredi Saint ! Mais moi, j’ai trouvé l’angle d’attaque qui va plaire à Clément XI ! Tout va se passer entre la mort du Christ le Vendredi sur la Croix et la scène du Dimanche matin de Pâques devant le tombeau vide avec comme personnages l’apôtre Jean, Marie-Madeleine et Marie-Cléophas (la mère de l’apôtre Jacques).
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Ruspoli : C’est original comme script, mais ça manque un peu d’éléments théologiques, non ?
Haendel : Mais non, justement, je rajoute en prologue et au début de la deuxième partie des dialogues très enlevés entre un Ange et Lucifer, qui se disputent la victoire de la vie sur la mort pour damner ou pour sauver l’humanité toute entière ! C’est le débat théologique ultime, ça va mettre du piment ! C’est mon ami Carlo Sigismondo Capece, poète à la cour (actuellement en exil à Rome), qui est en train de plancher sur le livret. J’ai toute confiance en lui !
Ruspoli : D’accord, mais il va te falloir un orchestre avec un grand O !
Haendel : Mais justement, c’est notre ami ici présent, le chef Arcangelo Corelli, dont la réputation à Rome n’est plus à faire, qui va réunir une quarantaine de musiciens pour l’occasion. Et si c’est donné à la Philharmonie de Paris d’ici quelques siècles, une vision m’a fait voir qu’un certain Paul Agnew (Agnew de Dieu sans doute), à la tête des Arts Florissants, réunira sa phalange, avec rien de moins que les cordes au grand complet, des bois, des cuivres, et une basse continue qualitative et complète avec clavecin, orgue, théorbe, archiluth et viole de gambe… Qu’il en soit ainsi, je le veux.
Arcangelo Corelli : Ah oui, Paul Agnew, il sera Scottish mais il comprendra parfaitement ta musique. Ça me fait penser que plus tard, tu devrais tenter ta chance en Angleterre, Georg Friedrich ! Je suis sûr que ça marcherait pour toi là-bas ! Pour revenir à Agnew, il saura démultiplier les couleurs de tes arias à l’envie, rendre les tableaux très vifs et très picturaux, avec une grande palette de sentiments et de théâtralité ! Et puis son orchestre est rompu à ce type de musique, ils vont faire ressortir l’italianité de ton écriture, l’influence romaine qui t’anime et surtout l’inventivité mélodique qui te caractérise, mon cher Georg-Friedrich !
Haendel : C’est très gentil, mon cher Arcangelo. Tu es vraiment le chef le plus doué de ta génération ! Comme solistes, j’ai pensé à Margherita Durastanti pour Marie-Madeleine, Vittorio Chiccheri en Saint Jean, Christofano en Lucifer, et les castrats Pasqualino et Matteo pour Marie Cléophas et l’ange
Corelli : Très belle distribution. Mais à Paris, Les Arts Florissants ont leurs chanteurs habituels, et puis les castrats, ça ne se fait plus trop là-bas….
Que dirais-tu d’Ana Vieira Leite en Marie-Madeleine ? Elle a une voix charnue, suave, très souple, bien projetée, et une belle sensibilité pour les moments les plus poignants de doute et d’amertume. Même si les graves du rôle sont un peu en dehors de sa zone de confort, elle fera une Marie-Madeleine très impliquée, avec de beaux aigus perlés et ondoyants.
Pour l’Ange, je pense à Julie Roset. Elle a une voix très fraîche, très pure, avec juste ce qu’il faut de grain corsé pour ne pas en faire un ange pâlichon, mais avec une grande élégance dans les phrasés et surtout des vocalises et des aigus souverains…
Pour Cléophas, Lucile Richardot sera parfaite. C’est une excellente tragédienne, elle a des graves ronds, puissants et très timbrés qui rendront justice à la tessiture meurtrière du rôle et elle prononce l’italien avec beaucoup de naturel et de conviction.
Cyril Auvity pourrait faire un bon apôtre Jean. La voix est ample et joliment articulée et soutenue. Certes, le vibrato est un peu serré et la ligne de chant se tend légèrement parfois dans le haut de la tessiture, mais c’est un excellent diseur de texte, et dans l’air de la tourterelle il pourrait mettre en évidence la qualité de ses phrasés et sa grande sensibilité mélodique.
Et qui d’autre que Christopher Purves pour Lucifer ? Ce type sait tout faire, déjà le personnage va lui plaire, il a commencé dans un groupe de rock, c’est tout vous dire ! En plus, il sait chanter aussi bien Wagner que Sondheim ou Mozart. C’est un caméléon stylistique, et puis c’est un acteur hors du commun, il va te façonner un Lucifer plus vrai que nature avec des flammes dans les yeux, de la dynamite dans le timbre, du soufre dans les phrasés, le tout dans un italien impeccable ! Tiens, pour te donner une idée du bonhomme, il serait capable de chanter Lucifer en kilt !
Haendel : Ça me paraît parfait tout ça ! J’ai combien de temps devant moi ? J’ai quand même une vingtaine d’arias da capo, autant de récitatifs, un duetto et un petit chœur conclusif à composer moi !
Ruspoli : Mais tu es une foudre de guerre, Georg Friedrich. Tu es capable de composer un opéra seria en deux semaines, je le sais ! Finis ton verre et mets toi au travail dès cette nuit ! Ce qui serait idéal comme timing, ce serait de présenter ça au Palais Bonelli le dimanche de Pâques, le 8 avril 1708, suivi d’une seconde le lundi de Pâques…
Corelli : Espérons juste que le Pape ne meure pas le lundi de Pâques, ça nuirait au bouche à oreille en te volant la vedette ! Allez, levons notre verre au futur succès de notre caro sassone, ici à Rome comme à la Philharmonie de Paris !

