COMPTE-RENDU – Faire de l’opéra avec presque rien : c’est le parti pris de ce Werther à l’Opéra Comique, qui épure l’opéra de Massenet pour en faire un théâtre intime, porté notamment par Pene Pati, Adèle Charvet et Julie Roset avec Raphaël Pichon à la baguette.
Un théâtre avec presque rien
Avec Ted Huffman, pas de concept éclatant ou de relecture provocatrice, le metteur en scène prend le parti de la modestie des moyens. Un grand carré blanc délimite un intérieur et un extérieur sur la scène, quelques chaises style XIXe, un buffet à alcool, un orgue, une table… Et c’est presque tout. Le reste, c’est au corps des chanteurs et des chanteuses de l’écrire dans l’espace. Je parlais de modestie, ce n’est pas tout à fait vrai, car c’est peut-être ce qu’il y a de plus ambitieux : les interprètes n’ont “rien à faire”, rien pour occuper leurs mains pendant qu’ils chantent, ni de décor monumental pour meubler. C’est un vrai défi qui révèle le charisme de chaque interprète, mais quand ça marche, l’émotion arrive, portée par une direction d’acteurs intelligente et sensible.
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Le je-ne-sais quoi de Pene Pati
Pene Pati est vraiment un interprète incroyable. C’est dit. On le compare souvent à Luciano Pavarotti, mais j’ai l’intuition qu’il viendrait plus d’une lignée des Nicolai Gedda (voilà pour les fausses généalogies de ténors). La voix est sonore sans être trompettante, le timbre est plutôt froid, et ce soir les grands aigus s’enrouent un peu, hésitant entre les registres, les amateurs de décibels et de grands éclats seront peut-être restés sur leur faim. Mais, avec Gedda, il partage une prononciation parfaite (et surtout expressive) et une musicalité frémissante. Quand il entre en scène, endimanché pour attendre Charlotte, avec un grand sourire un peu gêné, il y a tout de suite une présence, jusqu’à cette image finale de Werther baignant dans son sang, absent et doux. Tout passe par le regard, quelques gestes et le soin des mots. L’émotion arrive de cette justesse profonde, singulière.

Charlotte et Albert : la force d’un geste
La singularité, c’est peut-être ce qui manque à la Charlotte d’Adèle Charvet : la voix est puissante dans la salle Favart, elle semble avoir gagné en facilité, le timbre est pulpeux, parfois au dépit de la prononciation. Mais si elle se donne sans réserve, les airs s’enchaînent et le rideau peine à se déchirer où un mot, un geste imprévu viendrait véritablement nous toucher.

La voix de John Chest est belle, sombre, puissante, les mots et les gestes sont d’une précision admirable. Pas d’esbroufe théâtrale, c’est un Albert qui se retient (c’est bien ce personnage de mari bourgeois et pieux). Sa rencontre avec Pene Pati à l’Acte II est quasi cinématographique dans sa justesse. Ainsi quand Albert quitte Werther, il lui donne une tape maladroite sur l’épaule, et soudain tout est dit : sa compassion, son malaise, sa pudeur. Tout ça en un geste !
La grâce de Sophie
Le timbre de Julie Roset est très séduisant, il coule comme de l’eau et monte avec grâce dans l’aigu, alors tant mieux que l’un de ses airs soit ornementé ! On en redemanderait, peut-être avec un rien de consonnes en plus. Sa Sophie ne minaude pas, elle est simple et sans naïveté, et quand elle dit à Werther “Dieu permet d’être heureux” en lui prenant la main, quelque chose passe sur la scène.

Le reste de la distribution se plie à ce parti pris théâtral, avec notamment le Bailli tendre de Christian Immler, ou avec le couple Johann (Jean-Christophe Lanièce) et Schmidt (Carl Ghazarossian), compères moins ridicules.

Cœur à cœur
Viser au cœur, c’est aussi ce que tente la direction de Raphaël Pichon, qui fait avancer l’action avec une belle intensité dramatique, portée par les couleurs des instruments d’époque de l’orchestre Pygmalion, plus vertes parfois, plus fragiles (l’accident n’est jamais loin) mais aussi généreuses et franches. Un engagement général des musiciens et des chanteurs qui est salué par le public dès que les dernières notes retentissent.

