COMPTE-RENDU – L’Opéra de Marseille représente Le Trouvère de Verdi mis en scène par Louis Désiré avec le directeur musical des lieux, Michele Spotti, Teodor Ilincai dans le rôle-titre, aux côtés entre autres d’Aude Extrémo, Serban Vasile et Angélique Boudeville.
A la fois poète, chanteur, musicien, compositeur et acteur, Le Trouvère du Moyen-Age incarne à lui tout seul un art complet. Cette nouvelle production marseillaise, s’emploie à donner au Trovatore un corps vigoureux et une âme sensible au service de l’art.
Certes, la composition de Giuseppe Verdi et l’écriture de Salvadore Cammarano et Leone Emanuele Bardare n’ont plus à faire leurs preuves depuis longtemps (y compris de leur complexité) mais il demeure la question de l’interprétation. C’est là que notre Trouvère Marseillais se compose en une vaste équipe minutieusement coordonnée.

Le Trouvère, homme de théâtre
Pas de cadre spatio-temporel très identifié ni de décors fastueux, la mise en scène de Louis Désiré mise avant tout sur la symbolique des éléments plus que sur leur esthétique intrinsèque. De vastes panneaux couverts d’un voile sombre viennent ainsi par exemple se resserrer sur des personnages pour souligner leur isolement ou leur enfermement. La beauté visuelle émane ainsi de la composition du tableau qui se dessine dans les placements et les déplacements des personnages comme des décors (plus que de ces éléments). Ici le duel entre Manrico et le Comte vire en brutalisation du premier par les hommes de main du second, soulignant l’infamie de celui-ci. Des figurants viennent par ailleurs illustrer les quelques récits monologiques qui ponctuent le drame en les mimant avec suffisamment de souplesse et de discrétion pour les animer sans détourner l’attention du personnage qui les conte. La direction d’acteur rend les émotions des personnages vraisemblables par son naturel tout en les amplifiant délicieusement au fil des langoureuses longues lignes vocales. Le théâtre est d’autant plus percutant qu’il se cale sur la musique jusque dans ses plus subtils mouvements.

Le Trouvère, musicien
Sous la baguette de Michele Spotti, accompagnant voire instillant la poésie, l’Orchestre Marseillais sculpte tant les ambiances que la psychologie des personnages, qu’il pousse dans leur ferveur ou qu’il soutient dans leur mélancolie. A la fois clair, agile et puissant, il maintient la tension dramatique tout au long de l’œuvre de Verdi à laquelle il donne toutes ses dorures. L’énergie vigoureuse des cordes renforce l’alerte, l’éclat des percussions fait briller le chœur des gitans et la noirceur des bois vient assombrir avec empathie le Stride la Vampa d’Azucena… En bref l’orchestre s’adapte aux nuances de chaque situation et marque aussi bien les ruptures que les emballements tout en maintenant par sa régularité la cohésion du drame qu’il magnifie par l’équilibre et la sensibilité de ses pupitres. La générosité du son sert la puissance du drame sans nuire au chant qui demeure à tout moment préservé. Avant même son retour sur l’estrade après l’entracte, un « bravo Spotti » est lancé depuis la salle suivi d’une salve d’applaudissements.
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Il trovatore, chanteur
En trouvère Manrico, le ténor Teodor Ilincai met juste ce qu’il faut de lyrisme dans sa première sérénade en veillant à préserver la pureté de l’aigu qu’il appuie avec subtilité. La voix puissante et précise conserve la justesse tant dans la mélodie que dans l’intention qu’elle amplifie avec passion sans verser dans l’outrance. Ses duos avec Aude Extrémo en Azucena sont aussi équilibrés qu’émouvants. Cette dernière révèle la richesse de son personnage tant sur le plan dramatique que vocal. Elle habille ainsi son premier air d’une voix vaporeuse et mystique, parfois presque voilée, soulignant le caractère lointain des évènements décrits comme leur noirceur. Plus tard l’éclat clair et vif de la mélodie ainsi que ses accentuations viennent au contraire souligner l’émotion immédiate du personnage et son amour maternel en particulier lorsqu’elle s’inquiète pour Manrico.
Serban Vasile incarne la sévérité du Conte di Luna tant dans son timbre que ses poussées appuyant la rage du personnage. La fermeté de la voix comme sa régularité confèrent un caractère implacable à ses répliques. Angélique Boudeville incarne une Leonora au timbre opulent et riche. Elle se montre à l’aise dans la mélodie qu’elle nourrit d’effets abondants mais pertinents. Une projection légèrement en-deçà du reste de la distribution crée cependant de légers déséquilibres dans les ensembles. L’unité du chœur s’ajuste au fil de la première scène pour être pleinement opérante dans le magistral chœur des bohémiens. Elle est ensuite maintenue jusqu’à la fin de la représentation de même que l’expressivité dramatique des choristes qui fait ressortir l’action principale.
Alliant le chant, le théâtre et la virtuosité de son instrument, Il Trovatore de l’Opéra de Marseille réunit tous les talents attendus d’un trouvère. Il ravit ainsi son public qui en partie debout continue d’applaudir même après l’allumage des lumières.


