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Indes Galantes à Bordeaux : Montesquieu prend la plume !

FESTIVAL – Le festival Pulsations 2025 a démarré vendredi 20 juin, à l’auditorium de Bordeaux, avant de déplacer sa base un peu partout dans la ville, pour des concerts d’un genre nouveau. On démarre avec des Indes Galantes de Rameau version Alarcón- Dembélé, chroniqué par Master Montesquieu himself

De Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu

à Monsieur Jean-Philippe Rameau, compositeur de la Musique de la Chambre du Roi, membre de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, en sa dernière demeure sise en l’église Saint-Eustache à Paris,

La fureur de la plupart des Français du XXIe siècle, mon cher ami, c’est d’écouter de la musique de notre siècle plutôt que de leurs contemporains. Ils la nomment « baroque », sans se soucier du caractère péjoratif de ce qualificatif, et sans considérer que votre « harmonie réduite à ses principes naturels » n’a rien d’irrégulier ou d’excentrique.

Et la fureur de ceux qui représentent sur scène des opéras « baroques », c’est de le faire dans des lieux qui ne leur sont pas destinés ! Admis à ressusciter quelques heures dans ma bonne ville de Bordeaux, toute proche de mon château de La Brède, je profitai de ces moments pour assister à une représentation de votre fameux « Ballet héroïque », Les Indes galantes, donné dans une grande salle récemment construite nommée Auditorium et destinée aux concerts alors que, de notre vivant, ce mot latin désignait une salle où l’on écoutait des discours. 

On y est très confortablement installé, sur des fauteuils d’un rose qu’on pourrait qualifier de Pompadour, mais les Bordelais semblent avoir oublié qu’ils disposent d’un magnifique Grand-Théâtre idéal pour l’opéra, inauguré à peine quelques années après nos décès. À l’Auditorium, les instrumentistes se trouvaient sur scène, jouant debout pour déployer plus librement leur remarquable engagement. Cette Cappella Mediterranea vous eût encore plus séduit que l’orchestre de l’Académie royale de musique qui a créé votre œuvre en 1735. Elle a donné une grande sensualité à vos retards harmoniques, résolus avec suavité, et une immense variété de couleurs à votre admirable Chaconne finale. Monsieur Riehl a accompagné avec beaucoup de goût l’air de Phani, « Viens, hymen ! », sur une flûte allemande que le programme appelle curieusement « traverso ». Même les trompettes d’un modèle de notre siècle, si propres à dérailler, ont été magistralement maîtrisées par Monsieur Tizac et son disciple bordelais, le jeune Victor Theuerkauff.

© Pulsations

Mais, dépourvu de l’abri d’une fosse appropriée, réverbéré par des balcons convexes réfléchissants, l’orchestre sonnait souvent trop fort. Quatre chanteurs seulement se partageaient tous les rôles – auxquels vous aviez pourtant donné des caractères sensiblement différents –, parfois obligés à forcer leur voix quand ils sont placés dans des positions délicates à la corbeille, tournant le dos à la moitié du public. Mlle Paternò, premier dessus, est très émouvante dans l’air de Phani mais a du mal à articuler « Papillon inconstant » au rythme d’enfer que lui impose le chef. Mlle Quintans et Monsieur Vidal ont bien assorti leurs voix de dessus et de taille dans le duo « Volez, Zéphyrs » d’Émilie et Valère, curieusement enchaînés à un de ces « bâtons de lumière » omniprésents sur la scène. M.Wolf possède un riche timbre de basse-taille mais sa prononciation française n’est pas irréprochable.

Le choeur de chambre de Namur se montre aussi très vaillant mais on n’arrive à suivre aucune de ses phrases même si on reconnaît ça et là quelques mots. Si bien que personne dans le public ne peut comprendre les intrigues du prologue et des quatre entrées, pourtant très simples. Certes, les vers de Monsieur Fuzelier ne sont pas à la hauteur de ceux de Racine mais le programme ne mentionne même pas son nom. On y trouve seulement imprimé une sorte de carré magique sensé révéler les textes chantés… Pourtant, on profite mieux de vos airs merveilleux si on connaît les sentiments des personnages qui les chantent.

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Mais personne ne semble s’en soucier. Votre œuvre, qui oppose Bellone, déesse romaine de la guerre, au dieu Amour et donne la victoire à ce dernier sur tous les continents, a été incompréhensiblement sous-titrée de la voix des âmes. On ignore qui a eu cette idée mais Monsieur Leonardo García Alarcón, chef d’orchestre, et Mme Bintou Dembélé, chargée de la mise en scène, ont l’air de s’entendre comme larrons en foire Saint-Germain. Même s’il se permet de modifier parfois votre orchestration, le chef comprend bien votre musique et parvient à peu près à synchroniser des troupes dispersées dans la salle. Il pouvait néanmoins se dispenser de jeter négligemment quelques notes sur un 2e clavecin alors que Mlle van Rhijn assure très bien sa partie sur le premier. Mais pourquoi accepte-t-il que la chorégraphe délaisse vos menuets et rigaudons, idéalement composés pour la danse, qu’elle fasse même supprimer le grand ballet des fleurs de la Fête persane, où brillait jadis Mlle Sallé, tandis qu’elle perturbe des airs et des choeurs par des cabrioles spectaculaires et des sauts bruyants ? Le programme indique que ce curieux remue-ménage s’appelle du hip-hop et du krump. En tout cas, il est bien éloigné de la « belle dance » que nous avons aimée comme un jardin à la française animé… Et pourquoi règle-t-elle un combat violent des danseurs de la Structure Rualités – un mot-valise composé de rue et réalités – sur la danse du Calumet de la paix et un texte évoquant les forêts paisibles ? Mon voisin me dit à l’oreille qu’une mise en scène ne doit surtout pas faire pléonasme avec une œuvre…

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Dans ce cas, elle est réussie ! Tu ne le croirais pas peut-être : du plafond, se détachait une sorte de soucoupe volante dont ne descendait nul deus ex machina, mais d’où jaillissaient douze faisceaux de phare qui éclairaient parfois plus les spectateurs que les protagonistes. Quant aux costumes, signés d’une certaine dame Coffinet, ils semblaient plutôt destinés au personnage d’Arlequin qu’à un Turc généreux, un prêtre inca ou un conquistador. Et Mlle Paternò gardait même ses lunettes dans le rôle de Zima, la jeune indienne.

À la fin, tous les spectateurs se levèrent comme un seul homme et je crus qu’ils étaient pressés de sortir pour ne pas manquer leur coche mais j’ai appris qu’on appelait « standing ovation » cette façon de manifester son enthousiasme. Décidément, je trouve toujours les caprices de la mode, chez les Français, étonnants ! 

Charles-Louis de Secondat

p.c.c. Yves Tastet qui remercie le baron pour les emprunts aux Lettres persanes.

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