AccueilA la UneHaydneum 2025 : Esprit, es-tu là ?

Haydneum 2025 : Esprit, es-tu là ?

COMPTE-RENDU – Dans le cadre du Festival Haydneum au Palais Esterházy de Fertőd, la violoniste Rachel Podger, le violoncelliste Alex Rolton et Kristian Bezuidenhout au fortepiano se produisaient dans un programme réunissant des trios de Joseph Haydn et de Franz Schubert.

Le Palais Esterházy de Fertőd en Hongrie a évidemment construit sa renommée sur ses richesses architecturales et les grands personnages qui l’ont habité ou visité, mais aussi sur la présence de Joseph Haydn qui, par l’étendue de sa production musicale pour les Princes Esterházy, semble encore hanter ses murs – et ses successeurs.

© Haydneum / Pilvax Films
Esprit du temps

Souvent qualifié de « Versailles hongrois », le Palais Esterházy partage, avec son homologue français, le fait d’avoir été un pavillon de chasse, avant de se déployer à ses dimensions actuelles. Les outrages des ans, mais aussi de l’Histoire, ont laissé des traces indélébiles sur le bâtiment ; et pourtant, avec ses secrétaires à compartiments secrets, ses chérubins aux visages étranges, ses miroirs immenses et ses décors rococo, quelque chose du temps passé se rappelle à nous. Ainsi, c’est d’une oreille un peu différente que l’on écoute la violoniste Rachel Podger, le violoncelliste Alex Rolton et le pianiste Kristian Bezuidenhout s’emparer du Trio en ré majeur (Hob. XV:24) de Haydn : en l’écoutant dans les lieux-mêmes où le compositeur a pu se produire, on est sans doute plus sensible à la mélancolie qui se dégage de l’Andante, à la manière aussi dont les couleurs des cordes parviennent à se fondre. Le son très particulier du pianoforte, instrument capable d’un grand effacement aussi bien que de brillant, y est pour beaucoup ; et le mouvement final, indiqué « Allegro, ma dolce », semble une conversation, dont les participants osent à peine se couper la parole. Un pur esprit de salon, tel qu’on l’imaginerait au XVIIIème siècle, sous les dorures de la salle de concert.

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Les grands esprits se rencontrent

Le Trio en sol majeur (Hob. XV:25) donne davantage l’occasion d’entendre les spécificités de chaque instrument et interprète : le son éclatant et l’énergie expressive de Rachel Podger ; le lyrisme de Kristian Bezuidenhout, et son superbe legato dans les gruppetti du deuxième mouvement ; la densité du violoncelle d’Alex Rolton qui, s’il a rarement la voix principale dans cette pièce, la colore et lui donne des aspérités bienvenues – jusqu’au « Rondo à la hongroise » qui clôt l’œuvre et exige une grande virtuosité de tous les musiciens, dans le pur esprit vif et ingénieux du compositeur. Quand vient ensuite le Trio n°1 en si bémol majeur de Schubert, on pourrait s’attendre à un saut temporel et esthétique ; mais en réalité, l’ombre de Haydn plane totalement au-dessus de l’œuvre : il y a son intelligence expressive, mais également des échos de cette rhétorique caractéristique de la musique du XVIIIème siècle. Schubert, évidemment imprégné de l’héritage de son prédécesseur, n’a fait que déployer la conversation, allongeant ses phrases, la chargeant d’affects, et donnant à ses locuteurs une identité plus intense.

Vues de l’esprit

Pièce la plus longue du programme, ce trio montre de la part de Rachel Podger, Alex Rolton et Kristian Bezuidenhout un sens de la pâte sonore : parfois les sons mêlent leurs couleurs, parfois ils gardent avec acharnement leur texture propre. Difficile de résister à cette virtuosité et à ce flot de musique, et le public applaudit avec enthousiasme les interprètes, qui ont fait passer en un éclair ces presque quarante minutes. Mais à la fin de ce concert, ce qui nous reste en mémoire est une pièce plus brève, insérée au milieu du programme, dont l’effet ne s’est pourtant pas facilement effacé : car le Nocturne en mi bémol majeur, op. 148 de Schubert, par la magie de ses interprètes, est devenu un moment suspendu. Il y avait d’abord les cordes incroyablement homogènes, teintées d’une mélancolie planante ; puis la tendresse infinie du pianoforte, accompagné des pizz du violon et du violoncelle, explorant toutes les textures – du jeu perlé au son plus moelleux. L’intonation y est certes périlleuse ; mais l’auditeur peut aisément se laisser porter par cette rêverie romantique.

D’esprit, il en fut beaucoup question dans ce concert, où les fantômes du passé, le génie des compositeurs, et l’intelligence musicale des interprètes se sont côtoyés, créant des ponts d’un siècle à l’autre, sans faille temporelle pour les séparer.

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