DISQUE – Alerte redécouverte : voici qu’Ottavio Dantone enregistre pour le label Alpha Cesare in Egitto de Geminiano Giacomelli, servi par des interprètes unanimement engagés dans la défense de cette partition.
Qui aurait cru que Jules César se ferait voler la vedette ? Non seulement ce n’est pas le Giulio Cesare de Haendel, mais le Cesare in Egitto de Giacomelli qu’enregistre Ottavio Dantone pour le label Alpha ; mais de plus, l’empereur n’est peut-être pas le héros d’une partition et d’un enregistrement, qui portent à leur apogée des personnages secondaires.
Couples en série
Considéré comme le chef d’œuvre lyrique de Giacomelli, Cesare in Egitto a longtemps connu l’oubli avant que le chef Ottavio Dantone et l’Accademia Bizantina ne le ressuscitent pour ce premier enregistrement mondial, réalisé en live au Landestheater d’Innsbruck en 2024. Il faut dire que l’œuvre de Haendel a écrasé tous ses concurrents, portant à la scène un inoubliable power couple de l’Histoire. Mais chez Giacomelli, un couple n’était pas suffisant : il fallait que les intrigues amoureuses et politiques se nourrissent les unes les autres, et détournent la lumière de César et Cléopâtre. Ainsi retrouvons-nous un Ptolémée amoureux de Cornelia, veuve inconsolable de Pompée. Aimée également de Lepido, elle lui promet de l’épouser s’il venge le meurtre de son mari, tandis que le roi d’Egypte promet à son fidèle Achilla la main de sa sœur s’il vient à bout de César… Il fallait de l’action sur la scène du théâtre, mais il fallait surtout du sentiment, sans oublier de sacrifier à des typologies d’air bien connues – air de vaillance, air de fureur, mais aussi la métaphore inévitable du bateau ballotté entre vents et marées. La musique est d’une vivacité permanente, sans mélodie particulièrement frappante, mais avec un engouement dramatique qui fait oublier les relatives faiblesses du livret.
Je suis romaine, hélas, puisque mon époux l’est
À l’écoute de cette œuvre et de cet enregistrement, on est surtout frappée par l’impact théâtral des personnages de Cornelia et Ptolémée, dont l’expressivité domine la partition et la distribution. L’entrée de Valerio Contaldo insuffle immédiatement une énergie dramatique à un opéra qui peine un peu à se mettre en route, tandis que Margherita Maria Sala déploie d’un bout à l’autre un tempérament explosif, pliant la ligne du récitatif à toutes les inflexions de la colère du personnage. Le ténor possède de plus une belle virtuosité, tandis que la contralto, avec son timbre profond et plein de couleurs, incarne parfaitement la vertu et la dignité romaines, telles que le livret les loue : car Cornelia, par sa fidélité à Pompée, est bien la grande héroïne de cet opéra. Et pour que Cléopâtre brille elle aussi, il fallait bien l’épaisseur vocale et la beauté des graves de la soprano Emőke Baráth, qui donne au personnage ses contours tantôt colériques ou amoureux.
Ils sont venus, ont vu, et convaincu
Mais la distribution dans son ensemble est tout à fait convaincante : la légèreté de la voix de Federico Fiorio, comparée à celle de ses collègues, rend son Lepido peu héroïque – mais après tout, le personnage est moins courageux qu’il ne voudrait le faire croire. Arianna Vendittelli est en revanche un César au timbre sombre, qui révèle dans l’air « Col vincitor mi brando » toute son agilité, tandis que le contre-ténor Filippo Mineccia est un Achilla tout en rondeur et en legato dans la ligne. On se laisse donc aisément emporter par cette galerie de personnages, où chacun a ses moments d’éclat vocal : il faut dire que les musiciens de l’Accademia Bizantina sont d’une vivacité à toute épreuve. La partition n’offre pas toujours une grande variété d’écriture pour dépeindre les affects des personnages, mais Ottavio Dantone comble les faiblesses de l’œuvre par une volonté de faire avancer l’action et de mettre les protagonistes en mouvement, soutenus par un orchestre toujours dense et volontaire, même dans les pages plus lyriques.
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Rendons à Giacomelli ce qui est à Giacomelli : une découverte peut-être pas impérissable, mais un très bon moment de musique malgré tout.
C’est pour qui ?
- Les amoureux de musique baroque, toujours à la recherche de redécouvertes
- Les amateurs de virtuosité vocale – sans aller jusqu’à la pyrotechnie d’un Haendel ou d’un Vivaldi, ils seront servis
Pourquoi on aime ?
- Pour l’implication dramatique de Margherita Maria Sala et Valerio Contaldo
- Pour la beauté vocale de la Cléopâtre d’Emőke Baráth
- Pour la distribution entièrement convaincante

