DISQUE – Chez Alpha Classics paraît un livre-disque conçu par le baryton allemand Benjamin Appl, rendant hommage à Dietrich Fischer-Dieskau. Evitant l’écueil d’enregistrer uniquement des Lieder bien connus, Benjamin Appl se lance dans une entreprise biographique aussi bien que musicale.
À l’occasion du centenaire de Dietrich Fischer-Dieskau, le baryton Benjamin Appl rend hommage à celui qui fut son professeur, à travers un livre-disque original. L’occasion de retracer la vie et l’héritage d’un chanteur qui, plus qu’aucun autre, aura été un grand conteur d’histoires.
L’amour et la vie d’un homme
De ses premiers concerts dans son adolescence, jusqu’à la fin de sa carrière de chanteur en 1992, Dietrich Fischer-Dieskau nous aura narré les peines de compagnons errants, les amours de poètes et autres voyages d’hiver ; mais qui a raconté l’histoire de ce chanteur, dont la vie fut traversée par la guerre, des drames personnels, et cette carrière fulgurante qui fut le cœur de sa vie ? Qui a raconté le peintre et le chef d’orchestre qu’il a été ? C’est à cette tâche que s’est attelé Benjamin Appl, qui a eu le privilège d’être son élève : nous voici donc avec un texte d’une vingtaine de pages retraçant la biographie du baryton allemand, accompagné de photos, de tableaux et de larges extraits de sa correspondance. Illustré, surtout, de trente Lieder et mélodies interprétés par Appl : loin de choisir les grands « tubes » de Fischer-Dieskau, le chanteur privilégie des pièces qui illustrent chaque période de sa vie. Il construit une véritable narration musicale, intelligente, et qui évite l’écueil de la comparaison avec son maître – inévitable s’il s’était frotté à La Belle meunière ou au Roi des aulnes.
Les amours du chanteur
Scindé en quinze moments, le programme balaie un répertoire extrêmement large. Schubert, Brahms, Schumann ou Wolf y occupent évidemment une grande place ; mais on retrouve également des compositeurs intimes de Fischer-Dieskau : son père Albert, son frère Klaus, ses amis Britten et Bruno Walter, ou encore Samuel Barber, dont le baryton créa les Three songs, op.45. Sa carrière lyrique, bien qu’elle soit évoquée dans le livret accompagnant l’album, n’est pas illustrée musicalement par Benjamin Appl, qui imagine plutôt une bande-son de la vie de Fischer-Dieskau : ainsi, la « Liebesbriefchen » (Petite lettre d’amour) de Korngold pour les années de guerre, « Die Heimkehr » (Le Retour au pays) d’Hanns Eisler pour la fin du conflit, ou encore l’émouvant « Meine Lieder, meine Sänge » (Mes chansons, mes chants) de Carl Maria von Weber pour les adieux à la scène. Un programme qui tient du roman d’apprentissage autant que du roman psychologique ; mais les Lieder prennent un sens autre, et plus émouvant, dès lors qu’on a un individu réel auquel les rapporter.
Trente chants sérieux
Benjamin Appl chante tout cela d’une voix qui n’est certainement pas sans rappeler son professeur : il y a ce legato constant, qui fait que les mots s’enchaînent en un flot continu de musique, mais aussi ce timbre très intérieur. Le baryton n’est pas dans la recherche permanente de projection ou de brillant dans la voix, mais dans la chaleur du timbre, dans l’impression d’inimité également. Parmi le répertoire dense et varié qu’il propose, on est particulièrement sensible aux « Mutterns Hände » (Mains de mère) d’Hanns Eisler et aux Tenebrae de Reimann où, dans des registres opposés, Benjamin Appl fait preuve du plus d’expressivité. James Baillieu, en pianiste extrêmement attentif, joue au plus près des inflexions vocales. Si la prise de son le laisse parfois en retrait par rapport à la voix, on a toutefois deux occasions de l’entendre seul : dans un Nocturne de Klaus Fischer-Dieskau, puis dans le charmant extrait de la BO du film « Vater braucht eine Frau », signé Franz Grothe.
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Autant d’histoires dans l’histoire, mais avec pour ligne directrice un interprète qui aura amplement marqué la discographie, et qui, cent ans après sa naissance, ne semble pas prêt à être relégué au passé.
Pourquoi on aime ?
- Pour l’originalité de la forme et du fond : des mélodies et Lieder qui sortent des sentiers battus, accompagnés d’un livret très travaillé et documenté, rédigé par Benjamin Appl lui-même
- Pour la découverte de l’homme Fischer-Dieskau derrière le chanteur – et notamment le peintre
- Pour l’hommage à un artiste, où l’on ne se contente pas d’enregistrer ses plus grands « tubes »
C’est pour qui ?
- Pour les amateurs de mélodies et Lieder qui cherchent de la nouveauté
- Pour les inconditionnels de Fischer-Dieskau, qui en apprendront beaucoup sur le chanteur

