FESTIVAL – Un quart de siècle après sa création à Biarritz, Thierry Malandain ressuscite La Chambre d’amour, au festival Le Temps d’Aimer la danse. Un retour en majesté pour le maître du ballet néo-classique, qui après près de 90 ballets et 40 ans de carrière, boucle la boucle avec l’une de ses œuvres phares. La pièce, étoffée pour l’occasion de 14 à 22 interprètes, s’impose comme une fresque poétique sur les vertiges de la passion amoureuse.
Tout part d’une légende basque aux accents tragiques : celle d’Ura et Ederra – « eau » et « beauté » dans la langue basque – deux amants surpris par la marée montante dans leur grotte de la Côte d’Argent, retrouvés morts au petit matin, leurs corps enlacés sur le sable. Métaphore saisissante d’un amour que l’océan emporte à l’instant même de la jouissance suprême. Vous l’avez compris chez Malandain, l’amour n’est pas rose bonbon : il consume, il brûle, il détruit. Sur une scénographie épurée évoquant les étendues littorales, cette fresque-chorégraphie déploie en sept tableaux les amours maudits qui hantent notre imaginaire collectif.
Les cieux revolvers
Malandain convoque la galerie des couples tragiques. Adam (Hugo Layer) et Eve (Allegra Vianello) sont d’abord main dans la main avant la chute. Le bonheur à l’état pur avant de croquer le fruit défendu. Puis leurs fils Caïn et Abel : un duo fraternel brutal où la jalousie l’emporte et conduit au premier meurtre de l’humanité. Caïn fracasse la tête de son frère avec un gros caillou argenté, dans une scène d’une grande violence – tout ça pour une jalousie irrépressible.

Le troisième tableau, sûrement l’un des plus marquants, incarne l’amour toxique par excellence : Othello étrangle Desdémone, la femme qu’il aime, sous l’influence de Iago. Le foulard devient arme du crime dans une chorégraphie sulfureuse d’une brutalité sans nom. Le trio formé par Mickaël Conte, Claire Lonchampt et Léo Wanner est juste époustouflant : animal, intense, sensuel, brutal.
Puis la tension retombe avec la tendresse condamnée de Roméo (Noé Ballot) et Juliette (Patricia Velazquez), amour pur mais contrarié par la haine des familles. Vient ensuite Didon (Irma Hoffren) et Énée (Raphaël Canet) : Didon se suicide au bord d’une falaise dans un tableau très émouvant, trahie par l’abandon de l’homme qu’elle aime.
Le regard qui tue
L’apothéose finale s’ouvre sur un rideau doré, seuil vers le royaume des morts. Eurydice (Laurine Viel), mordue par un serpent, y trouve refuge tandis qu’Orphée (Loan Frantz) tente de la suivre. Image saisissante : plusieurs couples avancent main dans la main, les femmes aux yeux clos, guidées par leurs partenaires. Puis la boucle se referme avec la fameuse grotte des amants basques maudits, où resplendit le duo charnel d’Ura (Hugo Layer) et d’Ederra (Allegra Vianello) dans leur étreinte fatale.

Cette pièce intense et fiévreuse, qui n’avait été donnée que neuf fois quand d’autres créations de Malandain ont dépassé les 200 représentations, trouve aussi sa singularité dans la partition symphonique originale du compositeur basque Peio Cabelette, créée pour l’Orchestre régional de Bayonne avec Marina Pacowski au piano. Chaque geste millimétré vibre sur cette partition originale, sublimé par la cohésion exemplaire de la troupe.
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Un spectacle flamboyant, qui rappelle combien Malandain excelle à chorégraphier les duos sensuels, charnels et sulfureux. La preuve éclatante qu’en danse comme en littérature, les plus belles histoires d’amour sont souvent celles qui finissent mal.

