DANSE – Créé en 2019 pour l’Opéra Royal de Versailles, « Marie-Antoinette » retrace l’ascension et la chute d’une des souveraines les plus détestées de l’Histoire de France. Thierry Malandain et sa talentueuse compagnie relèvent le pari audacieux de condenser ce destin fulgurant en quelques tableaux clés et signe une œuvre chorégraphique aussi élégante qu’intense. Un ballet narratif à redécouvrir du 6 au 9 mars.
Troisième commande de Laurent Brunner, directeur de Château de Versailles Spectacles, au Malandain Ballet Biarritz, « Marie-Antoinette » revient sur les planches où débuta son calvaire royal. Coïncidence savoureuse ? En effet c’est sur cette même scène de l’Opéra Royal du Château de Versailles, inauguré pour l’occasion le 16 mai 1770 et achevé la veille, que la future souveraine, archiduchesse d’Autriche de 14 ans, soupait le soir de ses noces, sous une pluie diluvienne qui annula le feu d’artifice initialement prévu.
La chorégraphie sublime de Malandain est portée entre autres par les symphonies de Joseph Haydn, compatriote autrichien de la reine sous la baguette inspirée de Stefan Plewniak. La mise en scène séduit par son faste, tandis que les costumes de Jorge Gallardo racontent à eux la seuls la tragédie à venir : d’abord immaculés, puis verts et dorés, ils évoluent vers des dégradés de pastels avant de sombrer dans un noir intense, couleur de la mort.
Tableaux d’un chute
En 1h30, quatorze tableaux suivant un ordre chronologique déroulent les moments clés de la vie de Marie-Antoinette – un choix périlleux de sélection historique. Heureusement, grâce à un livret assez bien détaillé et des titres projetés avant chaque scène, on navigue aisément dans cette fresque narrative, qui nous raconte bien plus qu’une simple biographie royale. Il révèle le fossé entre le conte de fées rêvé par une jeune fille frivole et la réalité d’une fonction écrasante. Plus qu’une chronique mondaine à Versailles, c’est l’anatomie d’une désillusion que danse Claire Lonchampt, interprète bouleversante et intense d’une reine victime de son image. Face à elle, un Louis XVI attachant et fin, incarné par Raphaël Canet, loin du benêt gentil et naïf couronné que l’Histoire a retenu.

De tableau en tableau, la question se dessine entre entrechats et grands jetés : comment une reine adulée devint-elle la cible d’une haine si féroce ? Le spectacle s’ouvre précisément sur un premier tableau, évoqué plus haut, qui reconstitue le repas nuptial. La scène est cernée de grands cadres, surplombée par un ciel menaçant inspiré de François Boucher – présage à peine voilé du destin tragique à venir. Astucieusement, un cadre d’abord posé au sol puis porté par les courtisans, symbolise tous le poids des conventions rigides qui étoufferont le couple royal mais surtout la jeune souveraine. Les jeunes mariés s’y retrouvent enfermés dans ce cadre où chacun de leur geste est scruté et où chaque parole peut provoquer une rumeur.
Le poids de l’Histoire
Les mouvements, d’une rigueur très classique, reflètent l’agitation perpétuelle et le jugement implacable de la Cour à travers de nombreuses séquences répétitives et mécaniques, ponctuées de grands gestes de bras évoquant l’exaspération continue. Cette première scène frappe par sa réussite esthétique et l’oppressante tension qui en découle.
La nuit de noces, qui suit, dépeint deux adolescents davantage préoccupés par l’amusement que par la consommation de leur mariage – il faudra attendre 7 ans et l’intervention du frère de Marie-Antoinette, Joseph II, pour y remédier. Ce tableau inaugure une série de trois scènes d’amour remarquables, dont celle, particulièrement réussie entre Louis XV (Alejandro Sanchez Bretones) et la comtesse du Barry (Patricia Velasquez), habillée de rouge, un sein à l’air – une chorégraphie sulfureuse d’une intensité rare.

Les tableaux qui suivent peignent un Marie-Antoinette tour à tour émouvante et glorieuse : une icône pop à mi-chemin entre Marylin Monroe et une diva de cabaret (« Mon truc en soie »), à la manière du film de Sofia Coppola. Le final s’assombrit avec la journée du 5 octobre 1789 – « La tempête : À mort l’autrichienne », où une foule de parisiennes affamées, armées de piques et de bâtons, marche sur Versailles tandis que la famille royale se barricade dans ses appartement, dans un vacarme assourdissant de coups de feu et de cris de haineux.
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Malandain signe ici l’un de ses ballets les plus aboutis, où le faste ne cède jamais à la facilité. L’esthétique irréprochable se met au service d’une intrigue captivante, qui réhabilite cette reine, trop souvent décriée comme le mauvais génie du royaume et rendue responsable de tous ses dysfonctionnements. « C’est quand on la regarde comme une femme et non comme une reine qu’elle devient intéressante. », nous souffle Malandain. Et c’est précisément ce regard qu’il parvient à transmettre au public, dévoilant une Marie-Antoinette, qui gagne en humanité et en majesté ce qu’elle perd en pouvoir. On assiste avec une certaine émotion à la mue d’une adolescente frivole en une femme forte consciente de sa fin tragique.

