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La Belle et la Bête brisent la Glass à Buenos Aires

OPÉRA – La glace est effectivement rompue entre les personnages éponymes de cet opéra de Philip Glass : ceux-ci se lâchent sur une représentation qui, superposée à la projection du film de Cocteau, émerveille le public de Buenos Aires.

La Belle — Ne croyez-vous pas, la Bête, qu’il serait inconvenant de dire vraiment ce que l’on pense ?

La Bête— Mais ma chère, nous ne faisons que maintenir cette tradition littéraire des débats éducatifs du Magasin des Enfants… et des plus grands, si chère à Madame Leprince de Beaumont, notre créatrice.

La Belle— Vous avez raison. N’est-ce pas merveille de nous ressusciter dans un opéra joué aux confins du Nouveau monde, en Argentine, dans un fantastique temple lyrique comme le Théâtre Colón, dont la magie, sans vouloir vous froisser la Bête, est plus enthousiasmante que les tours horrifiques de votre château médiéval…?

La Bête—Une bien belle maison, j’en conviens. Enfin un écrin digne de votre beauté, ma Belle… Et ce lieu bondé applaudissant à tout rompre…

La Belle— Suis-je encore à mon avantage, dans cet opéra ?

La Bête— On peut dire que Jaquelina Livieri, bien que soprano dans un rôle dévolu à une mezzo, ne fait pas les choses à moitié, justement : elle vous prête une voix élégante, limpide et avantageuse dans ses développements mélodiques et l’incarnation vocale de vos gestes et mimiques à l’écran…

La Belle (gênée)— Vous êtes aussi flatteur que mon miroir…

La Bête—… vous êtes la mélodie sinueuse, charmante et lancinante de cet opéra. Quant à vos deux sœurs, Adélaïde et Félicie aussi, respectivement interprétées par la mezzo Daniela Prado et la soprano Constanza Díaz Falú, elles ne sont pas en reste. Si la première déploie des médiums lumineux et même suaves, la seconde fait résonner des projections brillantes, cristallines et aériennes. Dans la peau, ou plutôt la gorge de votre frère Ludovic, Alejandro Spies (qui chante également l’Officier du port) glisse des élans barytonnants amicaux, familiers et rassurants, à la fois lisses et veloutés. Votre père enfin, voit dans cet autre baryton qu’est Gustavo Gibert (qui donne également sa voix à l’Usurier) une doublure vocale saine, ronde et chatoyante. Mais dans toute votre petite famille…

La Belle (l’interrompant, inquiète)—…mais quoi ?

La Bête—…on se demande parfois dans quelle langue ils chantent, ces interprètes. Leur prononciation de certaines consonnes et des liaisons, sans produire la vibration nécessaire, mais aussi leur façon d’appuyer à ce point les « -e » normalement muets en fin de phrase, même si ceux doivent être prononcés comme c’est de rigueur à l’opéra, rendent leur français assez approximatif. On dirait des Allemands chantant en français !

La Belle—Des Allemands ? Mais non enfin, ils sont tous argentins voyons !

La Bête—Ach so, mais oui, bon sang, suis-je bête ! (Rires)

La Belle (Rires)—Bête, vous l’êtes par nature, mais d’esprit, à mes yeux, vous n’en manquez point.

© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza

La Bête— En tout cas, leur français n’est pas la « cleffe » de leur succès, comme dit Jaquelina Livieri, qui ne sait apparemment pas que certaines consonnes finales sont muettes dans notre langue… Me laisse aussi sans voix le fait d’être souvent obligé de lire les surtitres en espagnol pour suivre les conversations, heureusement peu fournies dans l’œuvre ! Au-delà de cela, on peut aussi déplorer, à mon sens, le manque de synchronisation entre les images, je parle du mouvement des lèvres dans le film, et les paroles chantées en direct. Ça n’aide pas ! Et ce n’est point un défaut de l’œuvre elle-même quand on sait que les phrases musicales des chanteurs ont été justement composées par Philip Glass, à grand renfort de magie technique, pour éviter ce problème. Peut-être qu’en répétant un peu plus…

La Belle— Mais c’est monstrueux, ce que vous dites ! Vous êtes bien trop mordant, cruel et féroce ! Et même injuste !

La Bête— C’est ma nature, comme vous me le rappeliez, ma chère. Quant à votre justice, c’est celle des hommes, pas la mienne.

La Belle— Pauvres Argentins…

La Bête— Allons, ne péchez pas par modestie, qu’y pouvons-nous si nos personnages valent plus d’or que d’argent ?

© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza

La Belle— Pour ma part, je dois avouer que j’ai eu quelque peine à faire fi du grain et des intonations de la voix un peu rocailleuse et nasillarde, mais si sensuelle, de Jean Marais, si unique, et à laquelle je suis si attachée… (Elle rougit mais c’est imperceptible en noir et blanc)

La Bête (jalouse et haussant le ton)— J’en étais sûr ! Marais ne me fait pas marrer, et je préfère Marin Marais ! (Songeur) Il y a d’ailleurs de curieuses réminiscences baroques dans la musique de Philip Glass… (Reprenant ses esprits) Je n’ai pas oublié que votre idole interprétait, comme dans le film de Cocteau, à la fois mon rôle mais aussi celui de mon rival dont j’ai bien fait de me débarrasser, Avenant !

La Belle (faisant la moue)— Vous l’êtes bien peu à mon égard…

La Bête— En ce qui me concerne, j’ai apprécié l’interprétation vocale du baron, euh du baryton, vous me faites perdre la tête, ma Belle, Víctor Torres, dans ses deux rôles jumeaux, dont le mien donc. Enfin jumeaux, n’exagérons rien ! Suis-je tout de même parvenu à vous séduire un peu, dans cet opéra, par son intermédiaire ?

La Belle— Vocalement oui, assez je dois dire. Sous vos traits saisissants, il restait un brin de bestialité dans les projections lyriques associées à votre gueule, assez inquiétantes et puissantes, presque sans effort apparent (quoiqu’elles étaient, il est vrai, électrifiées pour pouvoir rivaliser avec les instrumentistes en scène). Un peu comme vous en fait… Je n’ai pas été insensible non plus, ne m’en veuillez pas la Bête, au charme presque désuet des notes langoureuses et passionnées que Victor Torres faisait sortir de la bouche tentatrice d’Avenant…

La Bête (ne pouvant s’empêcher de montrer ses crocs)— Et physiquement ?

La Belle— Je n’en ai aucune idée, tous les chanteurs étaient tapis dans l’ombre, cachés derrière tous les musiciens en scène ! Mais j’imagine… (Rires, puis taquine)… enfin, rivaliser avec Jean Marais sur ce point, je n’y crois guère…

© Prensa Teatro Colón / Juanjo Bruzza

La Bête (rassurée)— Pouvons-nous dire quelques mots de l’orchestre, l’Ensamble ArtHaus, et de leur chef, Pablo Druker ? J’ai été à la fois intéressé et intrigué par ce mariage des images de Cocteau et du son de Philip Glass, comme si la magie opérait entre ces deux-là (Se rapprochant de la Belle). Cette musique réitérative mais hypnotique et onirique se prête particulièrement bien à l’exercice du surréalisme et du fantastique à l’œuvre dans le film de Cocteau. Qu’en pensez-vous ?

À lire également : Métamorphoses : Glass et les balles perdues

La Belle— Absolument, la Bête, je reconnais bien là, pour une fois, votre haute sensibilité. La magie que vous évoquez est remarquablement portée par ce chef, Pablo Druker et sa baguette magique transformant en métronome vivant l’ensemble formé par ses musiciens qui impulsent la vibration vitale de la partition à tout le spectacle. Leurs ostinati ont été l’écho de votre ostination, et, comme vous, ils ont gagné mes sentiments…

La Bête— Alors en somme, comme dans le film et l’opéra, nous voilà in fine d’accord.

La Belle— Et comment pouvait-il en être autrement, la Bête ? Point de musique, puisqu’il était cette fois-ci question de cela, sans accords. N’est-ce pas ? (Ils s’embrassent dans un fondu enchaîné)

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