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Germaine Acogny au TCE : osez Joséphine !

DANSE – Au Théâtre des Champs-Élysées, la mère de la danse africaine contemporaine, Germaine Acogny signe une soirée d’exception : un hommage bouleversant à Joséphine Baker suivi d’un Sacre du printemps à la hauteur de Pina Bausch. Du grand art qui valait le détour !

Voir Germaine Acogny remonter sur scène à 81 ans est déjà un événement en soi. Alors quand cette figure majeure de la danse contemporaine africaine, fondatrice de la mythique École des Sables au Sénégal, couronnée d’un Lion d’or à Venise en 2021, choisit de ressusciter Joséphine Baker sur la scène même où naquit le mythe, on se déplace sans hésiter pour ce solo bouleversant. Un siècle après les premiers pas de l’icône Joséphine Baker au Théâtre des Champs-Élysées, cinquante ans après sa disparition, deux destins de femmes exceptionnelles se mêlent dans une communion artistique rare.

Joséphine et son ange gardien

En moins d’une heure, avec une simple gestuelle mais surtout une présence magnétique, la chorégraphe fait revivre Joséphine dans toute sa complexité : l’icône des Années folles, la militante des droits civiques, la résistante, la mère adoptive d’une tribu arc-en-ciel. Théâtral, presque muet, peu dansé au final, ce solo minimaliste – quelques accessoires, batterie et synthé en fond sonore – déploie une réflexion puissante sur l’altérité et la mémoire des corps. 

© Cyprien Tollet

Tout y est : le charleston et la robe de chambre rose, cette fameuse banane qu’elle balance comme un symbole dérisoire face aux fantasmes coloniaux, et surtout la magnifique voix de Joséphine qui ponctue le spectacle tout du long. En quelques phrases ciselées, Acogny retranscrit les moments cruciaux d’un destin hors norme : le refus dans un hôtel américain, la rencontre avec le président Kennedy, l’amour pour sa tribu arc-en-ciel. Le dispositif scénique, minimaliste, se résume à une loge et son miroir qui devient tour à tour porte et passage forcé — métaphore parfaite de celle qui n’acceptait aucune barrière.

© Cyprien Tollet

On aurait pu regretter le peu de danse, mais qu’importe : Joséphine est bien là, moderne, vivante, incarnée par une interprète qui sait mieux que quiconque faire parler les corps et les mémoires. Un solo émouvant qui prouve qu’à 81 ans, Germaine Acogny n’a rien perdu de sa force d’évocation.

Le Sacre du printemps s’enracine

L’histoire entre Germaine et le Sacre commence en 2015, quand Olivier Dubois la désigne comme son « élue noire » dans sa propre version, un solo énergique. Trois ans plus tard, Salomon Bausch, héritier spirituel de sa mère, franchit le pas : confier le chef d’œuvre de sa maman, créé en 1975, à une troupe africaine : L’École des sables, une école de danse sénégalaise fondée par Germaine.

© Maarten Vanden Abeele

Trente-six danseurs issus de treize pays africains viennent ainsi battre ces tonnes de terres sur la scène du Théâtre des Champs. Pour Germaine Acogny, la révélation fut immédiate : Quand j’ai vu pour la première fois le Sacre à l’Opéra de Paris, je me suis dit : “C’est africain !”. Thème du sacrifice, rituels initiatiques, tremblements telluriques du corps – tout résonne avec l’ADN du continent. Ce chef d’œuvre des Ballets russes de Diaghilev, qui fit scandale sur cette même scène en 1913 retrouve ici ses racines. 

© Maarten Vanden Abeele

La magie opère dès les premières mesures de Stravinsky. Une femme est allongée sur une robe rouge sang, elle semble dormir. Puis une autre apparaît. Puis une troisième et ainsi de suite.  Les hommes surgissent à leur tour comme des prédateurs. La robe rouge vole de main en main, tenue maudite d’un rituel ancestral. Le groupe fait masse, pilonne la terre, conquiert la scène par vagues déferlantes. Trempés de sueur, les corps suffoquent, se convulsent, tremblent et tout explose quand la robe rouge est enfin enfilée par l’élue. Elle est terrifiée, refuse son sort de façon viscérale avant d’accepter son destin tragique sacrificiel.

À lire également : Le Panthéon vivant de Joséphine Baker

Cette rencontre entre l’Afrique et Wuppertal est magique et révèle l’évidence d’une filiation et la portée universelle du génie de Bausch. Le sacrifice de l’élue, éternel symbole des violences faites aux femmes, résonne ici avec une authenticité bouleversante. Car cette pièce transcende la pure technique pour toucher au viscéral dans une fusion absolue avec la partition de Stravinsky : « Comment danseriez-vous si vous saviez que vous alliez mourir ? » Un moment définitivement hypnotique que Pina aurait kiffé, ça c’est sûr. 

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