AccueilA la UneUn encombrant soleil : Aida à l’Opéra Bastille

Un encombrant soleil : Aida à l’Opéra Bastille

OPÉRA – Aïda, c’est sans doute l’opéra le plus ouvertement politique de Verdi, on y retrouve “la patria” au détour de toutes les phrases. Mais, c’est l’intuition que j’en ai en assistant au spectacle à l’Opéra Bastille ce soir, il y a aussi un combat entre les éléments.

D’un côté il y a le soleil implacable, l’Égypte triomphante, la lumière qui révèle tout et à laquelle on ne peut pas échapper, de l’autre il y a l’élément liquide, le fleuve qui menace d’engloutir Aïda, celui qu’elle remplit l’eau de ses larmes mais aussi la fraîcheur des forêts éthiopiennes dans laquelle le couple rêve de vivre sans contrainte. Finalement, c’est dans l’abri de la tombe, définitivement soustrait à la lumière, que l’amour d’Aïda et de Radamès peut enfin éclore. C’est à cette tension des contraires que la mise en scène de Shirin Neshat et la direction de Michele Mariotti donnent corps à l’Opéra Bastille.

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Le combat de l’obscurité et des couleurs

Shirin Neshat reprend à l’Opéra de Paris la mise en scène qu’elle avait créée en 2017 à Salzbourg. D’un côté, un décor monumental, à la fois boîte qui enferme et espace où le pouvoir se met en scène ; de l’autre, des vidéos qui animent ce cadre obscur. En noir et blanc ou en couleur, elles font apparaître des visages, des scènes de violences stylisées ou encore des rites mystérieux, comme cette femme semblant surgir de l’écume et que l’on vient couvrir d’un voile blanc au début de l’opéra, ou ces juges silencieux et gigantesques dont l’austérité se heurte à l’éclat violent de leurs châles rouges.

Aida par Shirin Neshat (© Bernd Uhlig / Opéra national de Paris)

Plus ou moins convaincantes sur le plan dramatique, ces images ont au moins le mérite de surprendre, en distillant une poésie étrange et glacée qui évite l’écueil de la paraphrase naïve. Les interprètes, souvent livrés à eux-mêmes, trouvent pourtant quelques chorégraphies fortes : cette scène nocturne où l’épée sacrificielle est remise à Radamès sous les lueurs d’un soleil en néons jaunes, ou encore, dans la dernière scène, cette danse lente et curieuse des deux amants, se cherchant jusqu’au bout, tandis que la tombe se referme. La scénographie s’éloigne ainsi de toute reconstitution pour inventer un univers politique et poétique, où les personnages sont broyés par l’intolérance sous une lumière artificielle inquiétante.

Des voix entre la terre et le ciel

Les corps des chanteurs et des chanteuses sont à leur tour pris dans une tension entre la terre et le ciel. D’abord il y a Saioa Hernández, dès son entrée j’ai l’impression de voir les racines qui l’attachent dans la terre : on sent une telle force dans le corps et dans la voix malgré cette petite silhouette dessinée par une simple robe noire. Rien ne bouge inutilement, tous les efforts sont transformés en puissance et en projection, des graves poitrinés aux aigus percutants, malgré un medium qui manque parfois de clarté et des piani vibrionnants. Une Aïda tout en force, sans faille, presque sans larmes. De l’autre côté, Eve-Maud Hubeaux prête son long profil à Amnéris : sur scène, elle est toujours en mouvement de bras, agitant ses longs voiles dans des effets de cape trop systématiques. La voix, elle aussi ballottée, par les vents, se fait vibrante puis droite, sonore et soudain étouffée. Les moyens sont là et lui permettent de traverser la tempête de la scène des prêtres sans fatigue apparente, mais on lui souhaite de trouver une vraie gravité, ce poids tragique qui rend les gestes beaux et l’autorité de la voix naturelle.

L’équilibre des éléments

Et Piotr Beczała ? Le corps tendu entre la terre et le ciel, j’écoute l’éclatante jeunesse de la voix mais aussi le calme profond de l’artiste, qui affronte sans agitation inutile les difficultés de la partition. Il y fait passer un sourire ingénu puis une noble déception, toujours convaincant. Une incarnation sur le fil, qui sait tenir ensemble les contraires, et surtout qui m’émeut. À ce petit jeu-là, Roman Burdenko hésite davantage, la voix est belle, pourtant elle se durcit par moments, le chanteur touche souvent juste en Amonasro mais il doit aussi lutter contre le mur de l’orchestre. Dans le reste d’une distribution sans faille, on remarque notamment Alexander Köpeczi : un timbre profond, intensément sombre et lumineux, magnifiquement résonnant sur toute la tessiture, cette force de la nature impose sans un geste toute son autorité, bref ce Ramfis-là est assurément à suivre.

Les bois et les cuivres

Le combat de l’ombre et de la lumière dépasse les personnages : il y a les trompettes éclatantes de la scène du triomphe et le hautbois qui console avant l’air “O patria mia”, les grandes masses vocales de la première partie ou les mélodies envoûtantes des voix masculines presque murmurées par le Chœur de l’Opéra de Paris. La direction de Michele Mariotti prend le parti du théâtre, le chef insuffle une urgence qui traverse l’œuvre, les tempi sont rapides et l’Orchestre suit avec précision les inflexions du texte. Entre voix, mise en scène et orchestre, le grand combat cosmique de Verdi affleure par instants ce soir, sans se réaliser pleinement, mais trouve néanmoins une expression sensible et cohérente.

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