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SVEN / YANA — Casser l’œuf / faire advenir le corps à Bastille

DANSE – Ce spectacle en diptyque à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille met en tension deux présences scéniques, dont la confrontation fait sa richesse. L’une évoque une émergence lente, comme un poussin qui sort de sa coquille. L’autre affirme une présence collective et énergique, tout sauf une « poule mouillée » !

S’accrocher bec et ongle à une esthétique affirmée

Le solo SVEN d’Héloïse Jocqueviel préfère clairement la suggestion à la reconstitution. Interprété par Awa Joannais, il repose sur une présence scénique tendue et contenue. Son travail se distingue par une grande précision corporelle, notamment dans les torsions du dos et les états de suspension, où le mouvement semble naître de l’intérieur plutôt que se projeter vers l’extérieur.

La métamorphose, diffuse et progressive, constitue un être presque hybride. Faux ongles blancs crochus, silhouette très exposée par un costume couleur chair qui ne laisse rien au mystère, l’ensemble affiche une intention plastique forte, mais dont la nécessité dramaturgique reste parfois difficile à saisir. Disons que le cygne a picoré, levé la queue… puis s’en est allé sans trop s’attarder.

Le corps se dévoile peu à peu, apparaissant par fragment. À certains moments, on a presque l’impression que la lumière raconte l’histoire à la place du mouvement — et elle s’en sort très bien. Félicitations à l’éclairagiste (les lumières de ces deux pièces sont signées James Angot) !

La création sonore, inspirée de Franz Schubert et retravaillée par Ulysse Zangs, accompagne cette lente transformation sans jamais la souligner frontalement. Elle agit comme une matière diffuse, en écho à la raréfaction du geste. Le corps se dévoile par fragments, mais c’est bien la lumière qui structure le regard. Elle donne une cohérence et une intensité que le mouvement peine parfois à maintenir seul.

Sven d’Héloïse Jocqueviel © Julien Mignot / Cheeese / OnP

L’art de la neutralité faciale

Le regard ne trahit rien, absolument rien. On oscille entre intensité intérieure et méditation transcendantale version cygne. C’est un choix intéressant de mettre un cygne en mode « avion », mais il demande au spectateur de faire une bonne partie du travail dramaturgique. Quant à sa programmation pour le jeune public, elle laisse songeur : un cygne peut-être trop conceptuel pour être apprivoisé au premier regard.

Classy, oui — mais le cygne reste à quai. L’envol reste in vitro… on lui souhaite un décollage chez Classykêo.

Une immersion qui ne manque pas d’air (ni d’énergies)

Dès l’ouverture de YANA (de Samuel Fania et Amine Boussa par les interprètes de la Compagnie Jeunes Sans Limites, qui portent bien leur nom), la pièce impose un univers immersif fort : gobos de feuillages et ambiance sonore habitée par les oiseaux… L’espace devient un paysage traversé plutôt qu’un décor. La première partie, encore marquée par une retenue, laisse rapidement place à une dynamique collective très affirmée. Les interprètes déploient une énergie impressionnante, avec des séquences de break dance particulièrement maîtrisées (freezes, coupoles, thomas, appuis, contrôle du centre), révélant une technicité déjà solide pour leurs jeunes âges. Bravo !

YANA par la Compagnie Jeunes Sans Limites © Vincent Lappartient / OnP

La pièce trouve aussi sa force dans ses respirations plus sensibles, notamment un duo d’une grande finesse et un moment de parole face public dans une langue locale, qui non seulement surprend et suspend le flux chorégraphique, mais ouvre également une intensité intime rare. L’intégration de gestes traditionnels, notamment un instrument attaché aux chevilles transformant le corps en percussion, ancre la pièce dans une mémoire culturelle forte, entre héritage et contemporanéité urbaine. Les costumes, mêlant quotidien et éléments traditionnels, prolongent cette tension.

La musique alterne entre influences traditionnelles, rythmiques hip-hop instrumentales, paysages sonores et passages plus mélodiques aux accents presque pop. Elle accompagne les corps et soutient les contrastes de la pièce.

Auraient-ils volé la vedette au cygne ?

YANA impressionne par sa vitalité et sa cohésion collective. Malgré quelques transitions encore perfectibles, la pièce s’impose comme un geste chorégraphique déjà très abouti dans son énergie et sa générosité.

La réception du public ne laisse aucun doute : standing ovation. Avec ce niveau de virtuosité et d’énergie, certains noms du paysage chorégraphique pourraient bien commencer à regarder ce qui se passe ici !

À Lire également : Entre ciel et terre, le sacre de l’École des sables

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