COMPTE-RENDU – L’Opéra de Lille présente L’Écume des jours d’Edison Denisov d’après le roman culte de Boris Vian. L’occasion pour Anna Smolar de transformer cette bluette tragico-surréaliste en sombre drame contemporain où tout est modifié alors que cet opéra méconnu repose déjà sur des modifications en série.
Point n’est besoin de lire La Modification de Michel Butor pour comprendre que nous sommes confrontés avec cette nouvelle production de L’Écume des jours de Denisov à une succession de modifications, mises en abyme de ce que peut être une actualisation transgressive de l’écriture d’un roman, d’un opéra, d’une mise en scène, pour exprimer un air du temps toujours changeant selon les époques.

Modification d’un roman
Boris Vian publie L’Écume des jours en 1947 à l’âge de 26 ans. Influencé par le jazz et l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, cette histoire d’amour poignante se déploie dans une étrange féérie surréaliste. Vian modifie l’approche réaliste d’un roman en racontant une histoire constamment faite de non-sens et d’imaginaire absurde racontant la soif de vivre des jeunes générations dans une après-guerre tout à la fois frénétique et douce-amère. Pour recevoir ses amis, Colin, le personnage principal, joue de son pianocktail – un piano qui lui prépare des cocktails plus ou moins alcoolisés en fonction des harmonies et mélodies jouées. Son cuisinier lui concocte un pâté avec une anguille qui sort du robinet de son lavabo. Son amoureuse, Chloé, tombe malade à cause d’un nénuphar lui poussant dans le poumon, l’obligeant à acheter des fleurs dont le parfum empêche la croissance de la plante toxique.
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Modification d’un opéra
En apparence loin de son univers austère, Denisov composa cet étrange et unique opéra en 1981 mais il ne fut créé qu’en 1986 à l’Opéra Comique. En s’emparant du roman de Vian, ce créateur intransigeant en fait une œuvre hétéroclite assez singulière. Adepte des transgressions, il modifie l’homogénéité esthétique de l’écriture d’un opéra en agençant son polystylisme fait de successions de genres et d’écritures musicales très distinctes. Son éclectisme iconoclaste mêle jazz, chanson française, référence à Wagner, liturgie orthodoxe, dodécaphonisme propre à Schoenberg, écriture vocale désincarnée proche du langage chanté-parlé debussyste de Pelléas et Mélisande. L’Orchestre national de Lille dirigé par Bassem Akiki exprime avec verve et intensité cette orchestration colorée, donnant la part belle à une expressivité corrosive. Car ici la tension dramatique passe essentiellement par l’orchestre, l’écriture vocale souffrant d’une platitude quelque peu morne. Les citations instrumentales transformées participent à la narration parfois de manière appuyée. Ainsi lorsque Colin raconte à Chloé malade la légende de Tristan et Yseult, on entend le symptomatique « accord de Tristan » du Tristan et Isolde de Wagner. Dans cette succession de bigarrures fluidifiées par la trame orchestrale, on apprécie surtout la polyrythmie et les superpositions harmoniques du style personnel de Denisov qui fut un compositeur phare de l’avant-garde russe très influencé par les modifications esthétiques radicales de Webern et de Boulez.

Modification de L’Ecume des jours
Alors que l’univers facétieux de Boris Vian se caractérise par une pétulance, une légèreté et une soif de vivre propre aux Trente Glorieuses, avec un humour constant, pétillant, surréaliste, jouant avec l’absurde et le grotesque, la metteuse en scène franco-polonaise Anna Smolar en modifie totalement le sens et la structure. Elle transforme cette fantaisie indéfinissable qu’est L’Écume des jours en drame réaliste et dépressif ultra contemporain. Un couple de jeunes femmes homosexuelles vit une effrayante tragédie sans issue. L’une d’entre elle très gravement malade, Chloé, demande à sa compagne de lui raconter une histoire où elle tombe amoureuse d’un jeune homme, pour lui changer les idées avant de mourir. Cela sera l’histoire de L’Écume des jours, où sa compagne narratrice apparaîtra dans le rôle de la petite souris, une des multiples figures imaginaires qui constellent l’histoire de l’écrivain. Dans cette perspective actualisant l’œuvre en la dénaturant, affleure la sensibilité incandescente de la soprano Josefin Feiler en Chloé, tout à la fois malade mourante dans « la vraie vie » du spectacle et personnage fatal de Vian et Denisov. Son grand amour Colin, campé avec fraîcheur par le ténor Cameron Becker fait ce qu’il peut pour incarner cette absence de caractérisation du chant voulu par le compositeur. Cette modification de l’écriture vocale qui l’atténue pour la rendre impersonnelle, avec une prosodie constamment déclamée permet malgré tout au ténor Elmar Gilbertsson en Chick, ami de Colin, et à la puissante mezzo Katia Ledoux, en sa femme Alise, de former un couple charismatique. Leur diction teintée d’un léger accent ajoute un charme suranné à leur prestation intemporelle, en décalage avec la noirceur d’un dispositif scénique cependant efficace et bien huilé.


