COMÉDIE MUSICALE – L’Opéra national du Rhin choisit en cette fin de saison un opus rarement donné en France (au Châtelet en 2011 et à Toulon en 2016 et… c’est tout !) : Sweeney Todd, opus qui fut adapté au cinéma par Tim Burton en 2007. Un opéra macabre, à l’humour noir :
Humour grinçant
Sweeney Todd de Stephen Sondheim (qui a composé de nombreuses musiques de films) est à la comédie musicale ce que Scary Movie est au cinéma : une œuvre s’autorisant à rire d’une histoire macabre et sanguinolente. L’intrigue suit un ancien barbier, envoyé injustement au bagne par un juge épris de sa femme, et qui revient se venger, faisant valser son rasoir sur les gorges de ses victimes (que sa logeuse complice, faisant d’une pierre deux coups, transforme en tourtes pour développer son échoppe tout en faisant disparaître les corps). Le numéro achevant l’acte I, durant lequel le duo d’assassins imagine les qualités gustatives comparées de leurs futures victimes, est l’acmé de cette entreprise d’humour noir. Son succès jubilatoire tient à l’intelligence comique du discours, qui permet de faire passer des horreurs avec finesse.
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Cependant, dans la seconde partie, l’hémoglobine coule à flots, les meurtres se faisant de plus en plus affreux. Et contrairement à d’autres productions, la mise en scène de Barrie Kosky, sombre et dépouillée, n’apporte alors aucune fantaisie (ou trop peu) : l’humour n’agit dès lors plus pour faire passer l’ignoble. De Scary Movie, on passe à Psychose : les zygomatiques peuvent alors rester au repos.

Scène de crime
Les décors et costumes de Katrin Lea Tag veillent à l’universalité du propos : difficile de déterminer où et quand l’histoire se passe. La scénographie s’appuie principalement sur un élément de décor mouvant, figurant l’échoppe de Mrs. Lovett avec le salon de Sweeney Todd à l’étage (le barbier se débarrassant des corps de ses proies par un ingénieux système de toboggan). Des panneaux apportant un contexte visuel (une rue, un immeuble, etc.) surgissent des coulisses ou descendent des cintres, permettant de passer avec une totale fluidité d’une scène à l’autre. Olaf Freese conçoit quant à lui des jeux d’ombres et de lumières, afin de composer des atmosphères angoissantes.

Bruits stridents
Comme dans Psychose, des sons stridents sont émis à plein volume pour ponctuer le spectacle. Il faut dire que, comédie musicale oblige, tout est sonorisé. Les équilibres sonores sont habiles et dynamiques. Mais les chanteurs, qu’ils viennent ou non de l’opéra, n’utilisent pas une technique vocale lyrique. Les lignes de chants tendent dès lors à manquer d’ancrage, voire de justesse, ce qui se ressent notamment dans les ensembles, qui offrent toutefois une belle rectitude rythmique, y compris dans les passages les plus solfégiquement complexes.

Bassem Akiki dirige l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, produisant une musique cynique, inquiétante, grinçante ou festive selon les passages. Le Chœur de l’Opéra national du Rhin se montre très impliqué, tant dans leurs prestations vocales que théâtrales.
La distribution est homogène :
- Scott Hendricks tient le rôle-titre, parvenant à se montrer à la fois touchant et glaçant.
- Natalie Dessay fournit un impressionnant travail théâtral en Mrs. Lovett, se changeant physiquement, jusqu’à adapter sa démarche, ses postures, son accent.

- Le couple formé par Noah Harrison en Anthony et Marie Oppert en Johanna fonctionne bien, notamment grâce à leurs physiques et leurs vocalités de jeunes premiers. Lui dispose d’un instrument clair et vibrant et d’un beau souffle. Sa voix à elle est un bonbon rond et rose (comme sa robe).

- Zachary Altman expose une belle voix de (baryton-)basse chaleureuse en Juge Turpin, et fait chuinter sa diction comme un serpent, pour se donner un air méchant, que son port autoritaire lui apporte déjà. Glen Cunningham (le Bedeau) n’est pas en reste, avec sa diction soignée et son beau timbre ambré.
- Cormac Diamond chante un candide Tobias Ragg, faisant son show et croquant chaque mot. Paul Curievici (Pirelli) s’appuie sur une voix charnue, feignant un accent à couper au… rasoir. Jasmine Roy est une Mendiante déjantée mais émouvante.
Le public applaudit en tout cas longuement et vivement l’ensemble de l’équipe artistique. Ceux qui ont apprécié ce Sondheim peuvent déjà planifier leur fin de saison prochaine puisque l’Opéra du Rhin programmera Follies, autre opus du même compositeur.


