COMPTE-RENDU – Avec Montag aus Licht mis en scène avec éclat par Silvia Costa, Le Balcon présente à la Philharmonie de Paris son sixième épisode de Licht, l’opéra géant de Stockhausen.
Nouveau volet de Licht proposé par l’Ensemble Le Balcon, Montag aus Licht – Lundi de Lumière – est le jour d’Ève dans cet opéra expérimental de presque trente heures découpé en sept jours de la semaine que Stockhausen composa entre 1977 et 2003. Licht présente à travers toutes les journées de son cycle exponentiel la confrontation théosophique entre l’archange Michael et son frère déchu Lucifer, avec au milieu Ève, incarnation du féminin dans toutes ses acceptions. Mais pour ce Lundi de lumière, Ève est le personnage principal quasiment unique, avec juste une apparition diabolique de Lucifer au premier acte pour troubler le jeu de cette célébration où l’élément féminin apparaît à travers des saynètes de contes. La mise en scène particulièrement travaillée de Silvia Costa met en lumière avec finesse la dimension de conte médiéval cosmique que propose ici Stockhausen avec sa démesure coutumière.
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Intemporalité du conte
À gauche de la scène, un phare au sommet duquel une femme enceinte veille sur cette cérémonie rituelle célébrant la magie du féminin à travers des péripéties prenant la forme de divers contes édifiants atomisés par les visions eschatologiques de Stockhausen. Voix solistes, solistes instrumentaux aux cors de basset, flûte et piano, un acteur, des mimes, des chœurs imposants dont certains composés uniquement d’enfants, un « orchestre moderne » formé de trois synthétiseurs, un chef, Maxime Pascal, en coulisse, forment l’aréopage composite interprétant cette fable intemporelle, entre mystère médiéval, légende orientale et fantaisie futuriste.
Ce songe musical hybride commence en conte animalier avec la naissance issue d’Ève d’un lion, deux hirondelles, un cheval, un perroquet, une perruche et un chien, incarnés par de jeunes choristes. Puis surgissent sept gnomes barbus avec chapeaux pointus qui à un moment esquissent une singulière chorégraphie dans leurs landaus, nous plongeant dans l’univers des contes médiévaux revus par l’imaginaire au syncrétisme bigarré de Stockhausen qui semble ici s’interroger autant sur le mystère du féminin que sur les arcanes symboliques de la procréation et de l’enfantement qu’il implique.

Il était une fois… le diable
Avec l’arrivée des trois Ève campées par les sopranos Michiko Takahashi, Marie Picaut, Clara Barbier Serrano, et de leurs soupirants les trois ténors Josue Miranda, Safir Behloul, Ryan Veillet, en marins archétypaux, le conte devient maritime, avant que l’arrivée de Lucifer et son avatar Lucipolype en la basse Florent Baffi et le comédien Elio Massignat ne trouble le jeu et fasse basculer la scène dans le conte fantastique. Lucifer grogne, chante, déclame l’alphabet en changeant de technique vocale à chaque lettre, se moque et vitupère l’humanité dans son ensemble. De Grandes Lamentations faites de musique de larmes s’ensuivent avant que Lucifer ne conclue de manière sibylline ce conte féérique qui aurait pu être écrit par une Madame d’Aulnoy ou un Charles Perrault ayant lu Freud et Jung. Car le diable referme ce premier acte de manière ironiquement freudienne en enjoignant les enfants à revenir dans la matrice maternelle d’Ève : « Rentrez tous !! Reprenons depuis le début !!! » en demandant l’entracte comme la fin d’une séance d’analyse.
L’amour toujours
Avec l’arrivée d’un pianiste habillé en perruche, Alphonse Cemin, qui joue ce qui constitue par ailleurs la Klavierstück XIV de Stockhausen qu’il dédia à Pierre Boulez pour ses soixante ans, le conte devient oriental, avec la présence de chœurs célébrant les rites de l’amour avec des manifestations d’exubérances incantatoires que l’on peut retrouver dans le théâtre musical japonais, source d’inspiration majeure pour le compositeur dans sa volonté d’aller toujours plus loin dans la dilatation temporelle.
Lorsqu’apparaît Ève métamorphosée en Cœur de basset, joué par le cor de basset Iris Zerdoud bientôt rejointe par ses doubles Joséphine Besançon et Alice Caubit, le conte devient purement musical, dialogue d’instrumentistes célébrant la poésie du geste amoureux, avec un Stockhausen évidemment inspiré par sa compagne clarinettiste Suzanne Stephens pour qui ce rôle avait été écrit et qu’elle interpréta à plusieurs reprises.
Ravissement du ravisseur
Last but not least, quant à l’Acte III surgit Ave, campée par la flûtiste Claire Luquiens, le conte de Montag aus Licht est parachevé dans sa polysémie avec ce rôle de ravisseur d’enfants qui rejoue la légende du Joueur de flûte de Hamelin popularisée par les frères Grimm dans un de leurs contes. Ave entraîne par son piccolo les enfants du Lundi dans une ronde et une mélopée en forme de ruban avant de disparaître dans les limbes, envoûtant par sa mélodie fascinante le public comble de la grande salle de la Philharmonie de Paris. Une fois de plus la magie Stockhausen opère.


