RÉCITAL – Deepa Johnny et le pianiste Alphonse Cemin étaient en récital à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, dans un programme 100% globe-trotter, à l’image de la mezzo-soprano canadienne.
Naître à Oman, au bout de la péninsule arabique, grandir au Canada, faire le tour du monde pour chanter là où son talent l’attire, et pour la première fois à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet : ça vous donne une sacrée vision du monde. Ça vous donne du recul pour aborder tous les répertoires comme s’ils étaient à vous. Ça vous donne un destin, promesse de voyage, qui a peut-être cultivé chez elle cette ouverture réelle sur le monde, et les autres cultures. Témoin d’une artiste qui a appris à épouser les courbes de langues étrangères, comme si elles étaient les siennes.
Plan de vol
Broadway, l’Espagne Arabo-andalouse, la France du XIXème siècle, l’Italie éternelle : Deepa Johnny nous prend par la main dans son vaisseau de musique dont le réacteur brûle dans le feu de sa voix. Talent incandescent, révélé au public français dans une Carmen retentissante en 2024, elle a la délicatesse de ne pas brûler les planches dès son arrivée. Avec elle, on décolle en toute sécurité, sans à-coup. On quitte le tarmac avec Viardot et Bizet, entrecoupés d’anecdotes et d’explications qui font sourire et ont l’art discret de mettre le public dans sa poche. Beaucoup plus agréable que les consignes de sécurité débitées au micro par un cabin crew.
Mare Nostrum
Une fois dans les airs, une fois passée la couche de nuages Cap’tain Deepa se la joue pilote, montrant aux passagers, du bout de ses aigus légers comme un stratus, la voie vers des paysages bien connus, mais insoupçonnés : on your left, ze golfe de Naples, with les fameux Ernesto de Curtis and Paolo Tosti, on your right, l’Espagne rêvée de Ravel et l’Andalousie révoltée de García Lorca, poète martyr qui crie la liberté au son d’un Olé ! qui emporte le public dans son sillage.
Copilote automatique

La balade très Mare Nostrum passée, c’est le moment pour Deepa Johnny de pousser le moteur, avec un Rossini chanté plein gaz. Cloué à son siège, le spectateur voit défiler la côte, et se retrouve en un clin d’œil au-dessus de l’Atlantique. Par moments pendant le voyage, Cap’tain Deepa branche le pilote automatique, laissant les commandes à son copilote de luxe, Alphonse Cemin, certes moins flamboyant, plus discret, mais pas moins poète, et incroyablement attentif aux moindres courbures de la ligne. Pas étonnant que le garçon soit chef de chant à l’Opéra Comique, artiste associé à l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence, ou encore directeur artistique des lundis musicaux de l’Athénée. Tiens tiens…
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Au moment où les côtes américaines pointent le bout de leur nez, c’est le moment pour Deepa Johnny de reprendre le manche… ou plutôt le micro ! C’est parti pour le quart d’heure américain, où triomphent Bernstein, Kurt Weill et Gershwin. Et là, Deepa nous prépare à un atterrissage non consenti. Car on serait bien restés un peu plus longtemps en compagnie aérienne, avec cette artiste solaire qui nous a porté, un lundi gris de novembre, bien au-dessus des nuages…

