DANSE – Au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt (Paris), Marie Chouinard nous propose un diptyque contrasté : d’un côté une chorégraphie éclatante et charnelle portée par le Magnificat de Bach ; de l’autre, une plongée sombre et rugueuse inspirée des Mouvements d’Henri Michaux. Deux propositions, deux univers, pour un résultat inégal. Un spectacle à la manière d’un Kinder Surprise : l’émerveillement… avant la déception.
Tout commence dans la pénombre. Une bande-son enregistrée d’un orchestre qui s’accorde – madeleine de Proust des avant-scènes – accompagne des essais d’éclairages hasardeux. Le public est projeté dans les coulisses : des silhouettes s’étirent, s’échauffent d’abord seules puis en groupe. Une forme de recueillement, presque sacré, précède le rituel chorégraphique à venir. Soudain la partition du Magnificat retentit : la lumière s’allume et les danseurs livrent trente minutes d’intensité pure.
Le sacre du plaisir
Créée en mai dernier à Madrid, la pièce frappe d’emblée par la puissance de sa partition : le Magnificat de Bach, cantique sacré composé pour l’Annonciation faite à la Vierge Marie. La douzaine de danseurs, torses nus, simplement vêtus de caleçons couleur chair et coiffés d’auréoles dorées d’inspiration médiévale, transforment le sacré en un rituel profondément profane. Leur danse déborde d’énergie vitale. Gestes libérés, appétit de jouissance sans filtre : ils courent, titubent, chutent, se relèvent, repartent, marchent, s’enlacent, s’embrassent et parfois grimacent. Les corps s’abandonnent souvent au plaisir dans un rituel orgiaque.
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Détail touchant : seuls, les danseurs semblent presque malheureux, mais dès qu’ils prennent la main d’un camarade, les visages s’illuminent – élan universel de l’amour. Marie Chouinard l’affirme « La chorégraphie devient alors une manière de rendre visible ce que la musique déclenche en moi ». Ludique, solaire mais surtout d’une insolence assumée, parfois cynique, la danse fait de ces corps des bienheureux profanes, saisis par des instants d’extase. Ici, la danse devient célébration pure et c’est juste magnifique !
Taches d’encre jusqu’à la saturation
Après l’euphorie de la première partie qui nous avait fait grimper au ciel, la seconde nous fait brutalement retomber sur terre. Finie la joie, place à l’austérité plombante. On aurait presque aimé être prévenus et arriver équipés de bouchons d’oreilles. En fond de scène, un écran projette en très grand les pages, volontairement énigmatiques, de Mouvements, recueil du poète-peintre Henri Michaux, publié en 1951 : un unique poème, accompagné de 64 dessins à l’encre de Chine.
Devenus taches d’encre sur fond blanc, les danseurs, vêtus de noir, s’emploient à reproduire, à agrandir, à mimer les signes tracés par Michaux, comme si chaque dessin se transformait en alphabet chorégraphique. Lorsqu’une forme excède un seul corps, elle se fragmente, se répartit entre plusieurs interprètes. Les corps osent tout : malléables à l’extrême, tendus jusqu’à la rupture. À l’écran, les dessins s’enchaînent, prolifèrent jusqu’à saturation. L’idée est ludique, le principe limpide, la démarche logique. Mais très vite, la répétition assomme. Dix minutes auraient suffi (la pièce dure elle aussi plus d’une demi-heure). Seule la séquence finale capte de nouveau l’attention : les figures s’enchaînent à toute vitesse, sous une lumière stroboscopique crue, dans un flux presque hypnotique. Enfin ça file. Trop tard. Bref, on voudrait pas chouiner mais aurait volontiers accepté que certaines pages soient sautées.

