LIVRE – Les Éditions de la Philharmonie publient une intégrale des Écrits sur la musique de Luciano Berio, à l’occasion de son centenaire.
Cette édition établie par Angela Ida De Benedictis et traduite de l’italien par Marilène Raiola, s’ouvre sur un texte introductif d’Umberto Eco. L’ouvrage rassemble essais, textes théoriques, conférences et articles organisés selon quatre grandes parties : « Réfléchir pour et Réfléchir sur », « Faire en studio et Faire entre les notes », « Dédier (hommages et souvenirs) », et « Discuter ». L’ensemble est complété par un appendice, des sources et un index exhaustif. Il s’agit ainsi d’un véritable ouvrage de référence, comptant près de 700 pages.
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« Je ne jette rien ! » disait Berio … et on veut bien le croire !
Cartographie de la pensée de Berio
Berio, tel un explorateur de la Péninsule et du monde, fait de la curiosité le sel de sa démarche. La musique ne saurait être figée. Elle est ouverture, questionnement, dialogue. Il s’agit, écrit-il, de « garder les oreilles grandes ouvertes sur l’inattendu ». Cette curiosité irrigue son travail de compositeur et de penseur. Elle est la condition sine qua non de son engagement artistique, et invite le lecteur à cultiver, à son tour, un regard neuf sur le monde sonore. Il crée des ponts pour mettre en relation les choses, cherchant à reconstituer une géographie de la musique.
Dans le paysage foisonnant de la musique contemporaine, Luciano Berio s’impose alors comme une figure à la fois enracinée dans la tradition italienne et résolument tournée vers l’avenir. Le livre, véritable mosaïque de réflexions, brosse le portrait d’un compositeur dont la curiosité, la rigueur et l’humanisme forment le cœur battant de son art. Ses analyses concernant l’histoire de la musique et le rôle qu’elle doit jouer dans sa démarche créative s’inscrivent dans une période où les compositeurs italiens émergents s’efforcent de définir leur identité artistique, tout en cherchant à s’affranchir de la domination persistante de l’opéra sur la musique italienne.
Complexité et langage : une clé de lecture, un refus de la simplification.
« En tant qu’auditeurs, nous devons avant tout nous demander pourquoi et comment une œuvre musicale existe, au lieu de nous empresser simplement de savoir si elle est bonne ou mauvaise, belle ou laide. »
Dans ses écrits, Berio met ainsi en garde contre la tentation de réduire la musique à un simple vecteur d’émotions ou de messages explicites. Pour lui, la complexité n’est pas synonyme d’élitisme, mais d’exigence : elle invite à une écoute approfondie, à la découverte de correspondances insoupçonnées, à l’appréhension de la musique comme « art du possible ». Berio conçoit le langage musical comme un organisme vivant, en perpétuelle évolution, où chaque élément trouve sa place dans un ensemble dynamique et ouvert.
Sa réflexion incite à dépasser les préjugés et à reconnaître la diversité des formes et des écritures contemporaines. Il décrit ses méthodes d’écriture comme son approche de la linguistique appliquée à la musique, soulignant le processus créatif et l’élaboration d’une nouvelle façon de structurer la composition musicale. Il met également en avant les avancées que lui apporte la musique électronique, notamment au sein du Studio di fonologia musicale de Radio Milan, ainsi que sa prise de conscience quant à l’ampleur de la transformation en cours dans ce domaine. « Je considère les expériences du Studio di fonologia musicale comme une répétition générale de ce qui allait se passer plus tard avec l’informatique ».
Vivre en trois dimensions : un acte humain
La singularité de Berio tient aussi à sa capacité à dialoguer avec une multitude de styles et de traditions musicales. Sa réflexion théorique témoigne d’un éclectisme assumé, où cohabitent la musique savante occidentale, les musiques populaires comme le rock, le jazz, les traditions orales et les innovations technologiques. Berio ne se contente pas de juxtaposer les influences : il les met en relation, les transforme, les questionne. Cette démarche hétérophonique comme il se plaît à dire, se manifeste dans ses œuvres mais aussi dans ses analyses, où il n’hésite pas à confronter Stravinsky à la chanson populaire, Monteverdi à la musique électronique. Pour lui, la musique est un espace de négociation permanente entre passé et présent, tradition et invention, unité et pluralité.
Dans ses écrits transparaît l’idée que la musique ne peut se penser sans référence à l’histoire, à la société, au politique. Berio est un Européen convaincu, mais son Italie reste le socle d’où il s’élance vers l’universel.
La relation au passé occupe une place centrale dans sa pensée. Il ne s’agit pas, pour lui, de vénérer les maîtres anciens, mais de dialoguer avec eux, de conjuguer héritage et invention. « L’histoire n’est pas un poids, mais une ressource », écrit-il. Berio cite volontiers Monteverdi, Bach, Beethoven, Schubert, Verdi, Mahler, Berg, Webern, Weill, Milhaud, Bartók, son père spirituel Stravinski, John Cage pour qui il voue une grande admiration mais aussi les poètes et les philosophes italiens, pour nourrir sa propre réflexion. Ce dialogue fécond est au cœur de la modernité italienne, qui préfère l’hybridation à la rupture.
Compagnons de strada
Impossible d’évoquer Berio sans mentionner ses collaborations avec les grandes figures de la culture italienne. Umberto Eco, le poète Edoardo Sanguineti, l’écrivain Italo Calvino, le physicien Tullio Regge, Roberto Leydi (qui lui fit découvrir la musique populaire de différentes régions italiennes), Giorgio Federico Ghedini (un grand professeur et compositeur qui jeta un pont entre musique baroque italienne et le XXe siècle), l’ingénieur du son Marino Zuccheri sans oublier Luigi Dallapiccola, Bruno Maderna et Massimo Mila : autant de compagnons de route qui ont nourri sa pensée, stimulé sa créativité, et partagé son goût du jeu intellectuel. Le livre met en lumière ces complicités, ces échanges passionnés où la musique dialogue avec la littérature, la science et la philosophie. On y retrouve l’esprit du café italien, lieu de débats et de rencontres, où l’on refait le monde autour d’un espresso serré.
Il est étonnant qu’aucun texte ne soit dédié à Cathy Berberian, Pierre Boulez ou Stockhausen, entre autres. Parce qu’ils ne sont pas italiens, justement ?
La musique comme acte social
Loin de considérer l’auditeur comme un simple spectateur, Berio plaide pour une véritable participation du public. Il s’oppose ainsi à la passivité, ce « consumérisme musical » qui transforme l’œuvre en produit. La musique, selon Berio, doit provoquer, interroger, impliquer. Il rêve d’un public qui n’écoute pas seulement, mais qui agit, réagit, s’implique dans l’œuvre. Loin d’être réservés aux seuls spécialistes, ses textes invitent chacun à repenser la place de la musique dans notre société, à questionner notre rapport à l’écoute, à l’altérité et à la mémoire.
L’héritage de Berio se mesure à sa capacité à ouvrir les horizons, à faire dialoguer passé et présent, Italie et monde, tradition et innovation : « peu importe ce que nous faisons, de la musique ou non, nous tentons toujours de comprendre qui nous sommes et d’où nous venons »
Pourquoi on aime ?
- Pour marquer cette année commémorant le centenaire de la naissance du compositeur.
- Pour découvrir ou (re)découvrir Luciano Berio.
- Pour mieux comprendre les enjeux de la musique du XXe siècle à travers le témoignage de l’un de ses acteurs principaux.
- Pour la richesse des archives, la qualité des textes publiés.
Pour qui ?
- Pour ceux qui aiment Luciano Berio.
- Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de la musique et de l’avant-garde italienne, en particulier.
- Pour les étudiants, musicologues, musiciens et mélomanes avertis.
- Et pour tous ceux qui sont curieux !

