Le spleen de Nancy

COMPTE-RENDU – À l’Opéra de Nancy, La Bohème mise en scène par David Geselson et dirigée par Marta Gardolińska fait ressortir toute la mélancolie à l’œuvre chez Puccini.

La Bohème vue comme un geste mélancolique face à la fin des illusions de la jeunesse : telle apparaît la proposition de David Geselson dans cette nouvelle production qui, pour illustrer ce thème, s’appuie sur l’histoire de la peinture. Alors que l’action de l’opéra se déroule à Paris en 1830, le dispositif scénique rappelle en prologue la révolution de Juillet qui eut lieu cette année-là et chassa du trône Charles X, le frère de Louis XVI, pour imposer Louis-Philippe en « roi des Français », tandis qu’est joué en guise d’ouverture Crisantemi, courte et poignante pièce chambriste de Puccini.

Tableaux d’une exposition

La mélancolie des révoltes et révolutions politiques inabouties va être un des fils tissés en écho à la mélancolie des protagonistes de cet opéra qui brûlent tous les feux de leur jeunesse avant de passer à la componction de l’âge adulte. Ainsi Le trois mai 1808 à Madrid, tableau de Goya figurant la fusillade de révoltés espagnols par des soldats français constitue un des décors en arrière-fond projetés pendant que les quatre héros bohèmes vivent les épisodes tout à la fois triviaux et tragiques de leur jeunesse consumée par les deux bouts. D’autres peintures de David, Horace Vernet, Delacroix, Jean-Jacques Henner et autres figures marquantes du XIXe siècle apparaissent en décor comme l’inconscient à l’œuvre dans La Bohème pour en souligner toute la mélancolie face au temps qui passe. L’acte de remémoration, d’anamnèse pour retrouver l’intensité d’une jeunesse passée était déjà l’axe sur lequel Henry Murger construisit son recueil Scènes de la vie de bohème, publié en 1847 et qu’adapta Puccini en 1896.

La Bohème par David Geselson (© Jean-Louis Fernandez)

Cette mélancolie hante les personnages modelés par le compositeur italien avec ses librettistes Giuseppe Giacosa et Luigi Illica à partir du roman de l’écrivain français chantre de la vie d’artiste. Ainsi Rodolfo le poète, campé avec sensibilité par le ténor lyrique américain Angel Romero, préfère abandonner sa maîtresse Mimì – la soprano solaire Lucie Peyramaure au timbre clair et ample – sans véritable raison, par dépit de n’avoir pas vécu l’amour parfait. Il sera rattrapé par le soleil noir de la mélancolie qui le rongeait déjà lorsque Mimì mourra comme la Traviata, en nouvelle incarnation actualisée de cette Violetta fugace et fatale, apparition fragile et intermittente d’un amour évanescent.

Baudelaire en narrateur

Les deux chanteurs forment un couple traversé par le tragique de l’éphémère, se mouvant à travers les tableaux iconiques d’un XIXe siècle en pleine mutation sociale, tandis que des strophes de La mort des amants de Baudelaire sont projetées, rythmant l’évolution des scènes vers la mort de Mimì. Le poète des Fleurs du mal s’est particulièrement penché sur cette notion de spleen qui innerve cette nouvelle mise en scène. « La mélancolie est l’illustre compagnon de la beauté. Elle l’est si bien que je ne peux concevoir aucune beauté qui ne porte en elle sa tristesse » écrivit-il notamment, tout en soulignant, dans ses journaux posthumes, le lien entre beauté et mélancolie. « Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas s’associer avec la Beauté, mais je dis que la Joie est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l’illustre compagne, à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé ?) un type de Beauté où il n’y ait du Malheur. » 

Du malheur mélancolisé l’œuvre de Puccini en regorge dans cette musique faite de soubresauts et d’éclats fastueux parfaitement ciselés par Marta Gardolińska à la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine. À côté du couple maudit, le reste de la distribution suit avec talent, avec en tête Yoann Dubruque en Marcello, Blaise Malaba en Colline, Louis de Lavignère en Schaunard et Lilian Farahani en Musetta, qui tous donnent la plénitude de cette déclamation lyrique soutenue, théâtrale et mélodieuse, que caractérise l’écriture vocale si singulière de Puccini pour incarner l’éclat de cette mélancolie qu’il explora dans tous ses versants.

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