PROGRAMMATION – Pour 2026, les grandes lignes de la programmation du Teatro Colón ne manqueront pas de surprendre, et c’est peut-être un tournant : le Ballet permanent exécutera autant d’œuvres classiques et contemporaines que ne figurent de titres à l’affiche de la saison officielle d’opéra.
Sous les (bons) auspices de Julio Bocca
Directeur du Ballet permanent du Teatro Colón, Julio Bocca peut être satisfait. L’influence de l’ex-Premier Danseur à l’American Ballet Theatre est certaine dans la répartition des budgets des différents corps permanents du principal théâtre d’Amérique latine. Dans un contexte de crise chaque année plus contraignant, la danse, et il faut s’en féliciter, trouve une place enviable. Le Lac des cygnes ouvrira cette saison sur une chorégraphie de Raúl Candal, dans la version présentée in loco par le même Julio Bocca, en 2007.

Trois œuvres dans un programme mixte seront également présentées en premières argentines : Études de Harald Lander, Aftermath de l’Argentin Demis Volpi et Come in de Aszure Barton. Alice au pays des merveilles, création de Christopher Wheeldon dans une production du Ballet Royal du Danemark, sera proposé au public local là aussi pour sa première argentine. Par la suite, un alléchant ballet intitulé Borges (musique de Gustavo Santaolalla et chorégraphie et Owen Belton) sera donné en première mondiale avant la représentation de Manon, de Kenneth MacMillan (production du Teatro Colón avec la participation de la Orquesta Filarmónica de Buenos Aires). En fin d’année, le traditionnel Casse-Noisette (chorégraphie de Silvia Bazilis) viendra clore cette saison riche, ambitieuse et assez variée. La saison s’ouvrira et se fermera avec la participation de Marianela Nuñez, danseuse étoile argentine du Royal Ballet de Londres.

Opéra(-tion) économie de moyens, richesse d’intentions
Sur les huit opéras programmés en 2026 sous la responsabilité d’Andrés Rodríguez, six d’entre eux seront de nouvelles productions du Teatro Colón.
Le dyptique Pagliacci / Cavalleria rusticana sera dirigé sur scène par Hugo de Ana et en fosse par la très controversée en Europe mais toujours bienvenue en Argentine, Beatrice Venezi. Seront entendus lors de cette ouverture de la saison lyrique, pour le Cast A : Yonghoon Lee (Canio et Turiddu), María Belén Rivarola (Nedda), Liudmyla Monastyrska (Santuzza) et Fabián Veloz (Tonio et Alfio).

Dementia d’Oscar Strasnoy, suivant les relations d’un couple écrivaine-traducteur à trois âges de leurs vie sera donné en création mondiale. Tito Ceccherini en assurera la direction musicale et Mariano Pensotti la mise en scène. Le plateau vocal sera formé de Florencia Burgardt (rôle de l’écrivaine de 25 ans), Daniela Tabernig (écrivaine de 50 ans), Mónica Ferracani (écrivaine de 75 ans), Sebastián Angulegui (traducteur de 25 ans), Alejandro Spies (traducteur de 50 ans) et Víctor Torres (traducteur de 75 ans).
Le chef Evelino Pidò et le metteur en scène Pablo Maritano auront par la suite à leur charge I Capuleti e i Montecchi de Bellini avec Yaritza Véliz / Jaquelina Livieri (Giulietta), Silvia Tró Santafé / Ekaterina Vorontsova (Roméo) et Ioan Hotea (Tebaldo).
C’est dans Otello de Verdi, sous la direction du chef Alejo Pérez et du metteur en scène Fabio Sparvoli, qu’interviendront, pour le Cast A, Gregory Kunde dans le rôle-titre, Juliana Grigoryan dans celui de Desdémone et Daniel Luis de Vicente sous les traits de Iago.

La reprise des Contes d’Hoffmann d’Offenbach permettra également de revoir la mise en scène cinématographique d’Eugenio Zanetti créée pour la saison 2019, alors que Carlo Montanaro dirigera en fosse. Jean-François Borras fera son retour au Colón pour interpréter Hoffmann, accompagné de Jaquelina Livieri (Antonia), Mar Morán (Olympia), Marina Costa-Jackson (Giulietta), Dmitri Ulianov ou Nahuel Di Pierro (Coppélius / Dapertutto / Dr. Miracle / Lindorf) et Annalisa Stroppa (Niklausse).
La Walkyrie marquera enfin le retour de Wagner, rêvé par beaucoup, annoncé dès 2020 mais jamais concrétisé depuis la crise du Covid, autour du chef Alejo Pérez et du metteur en scène Davide Livermore avec, concernant les chanteurs de la première distribution, Samuel Sakker (Siegmund), Vida Miknevičiūtė (Sieglinde), Nicholas Brownlee (Wotan), Elena Pankratova (Brünnhilde), Irene Roberts (Fricka) et Vitalij Kowaljow (Hunding).
Des localisations / Délocalisations
Manon Lescaut de Puccini sera représenté en version de concert et sur une autre scène que celle du Colón, au Palacio Libertad (ex CCK), autre temple de la musique et de la culture à Buenos Aires. Lorenzo Passerini en assurera la direction musicale. Le public écoutera Chiara Isotton chantant Manon Lescaut, Junhyeok Felix Park interprétant Lescaut, frère de Manon, et Ricardo Seguel donnant sa voix à Géronte de Ravoir (le rôle de Des Grieux n’étant pour le moment pas attribué). Il convient d’ajouter, au chapitre des spectacles externalisés, en dehors de la saison lyrique officielle, les trois titres du cycle d’opéra de chambre annoncés sans autre précision que les titres programmés, décentralisés au Teatro Presidente Alvear de Buenos Aires : L’Opéra de quat’sous de Kurt Weill, Histoire du soldat d’Igor Stravinsky et The Turn of the Screw de Britten.
Des orchestres et des chefs à prix d’or
À la suite du centenaire des trois corps permanents du Teatro Colón (orchestre, chœurs et ballet) en 2025, la Orquesta Filarmónica de Buenos Aires (OFBA), dirigée par la cheffe Zoe Zeniodi et qui siège dans les mêmes murs, fêtera à son tour ses 80 ans en 2026. À cette occasion, ce ne sont pas moins de vingt-sept concerts qui sont prévus avec des chefs invités autour de programmes qui vont du XVIIIe siècle à l’époque contemporaine, de Mozart à Francesco Filidei.

Notons qu’Alejo Pérez, en plus de ses directions d’opéras, mènera trois concerts à la tête de l’orchestre permanent sur des programmations allant du premier romantisme au romantisme tardif.
Clou de ces programmations de musique symphonique, la Berliner Philharmoniker, après 26 ans d’absence sur les planches du Colón, y sera l’année prochaine de retour sous la baguette de son directeur titulaire, Kirill Petrenko, et accompagnée du pianiste soliste Daniil Trifonov pour trois concerts dédiés à Brahms, R. Strauss, Elgar et Tchaikovsky. Les tarifs annoncés pour cet événement, de l’ordre de 720 Euros au parterre, laissent perplexe lorsqu’on sait que c’est actuellement environ le double du salaire mensuel moyen en Argentine.
Expérimentations contemporaines
Tous deux sous la direction de Martín Bauer, le cycle Colón Contemporain et le Centre d’Expérimentation du Teatro Colón (CETC), ne seront pas en reste.
Concernant ce cycle de musique contemporaine, le public pourra découvrir cinq premières latino-américaines d’œuvres des XXe et XXIe siècles, allant de pièces symphoniques à des créations majeures pour instruments mixtes (acoustiques et électroniques). Un hommage à Steve Reich y sera rendu. La saison s’ouvrira par la projection du film culte Blade Runner (1982) signé Ridley Scott, avec exécution en direct de la bande originale de Vangelis.
Le CETC, quant à lui, présentera douze propositions incluant danse contemporaine, musique électroacoustique et électronique, installations audiovisuelles, conférences, masterclasses, performances, théâtre, opéra et cinéma expérimentaux.
À travers les lignes directrices et priorités qui se dégagent de ces annonces, on constate que les choix validés par le Directeur Général Gerardo Grieco font la part belle au prestige de grands interprètes, internationalement reconnus, qui maintiennent le niveau d’exigence d’un théâtre lui aussi mondialement réputé. Ce niveau d’investissement public, notable par les temps qui courent, en particulier au regard des choix politiques actuels de l’État (auquel le Teatro Colón n’est pas directement lié puisqu’il est une dépendance de la Ville de Buenos Aires), ne cache pas la nécessité de faire aussi quelques économies sur la programmation et la production d’opéras. Notons enfin que la musique ancienne et baroque se trouve orpheline, faute, là aussi pour des raisons budgétaires, d’un public suffisant susceptible de remplir les sept étages et les 3.000 places du splendide édifice inauguré en 1908.


