AccueilA la UneRachid Ouramdane à Aix : les cîmes sont-elles toujours solitaires ?

Rachid Ouramdane à Aix : les cîmes sont-elles toujours solitaires ?

DANSE – Avec Corps extrêmes, Rachid Ouramdane explore ce qui pousse l’humain à flirter avec le vide : le goût du risque, le désir d’élévation, la peur de la chute. Au Grand Théâtre d’Aix, à la croisée de la danse contemporaine, du cirque et des sports de l’extrême, le spectacle met en tension deux élans fondamentaux : la nécessité du collectif et l’appel, presque irrépressible, de l’aventure individuelle.

Seul sur le fil

Dans une scénographie volontairement épurée — mur blanc d’escalade, filins tendus, nappes sonores aériennes — Corps extrêmes s’ouvre sur une forme de « rêverie du promeneur solitaire ». Ce promeneur, c’est d’abord Nathan Paulin, highliner célèbre, filmé puis présent sur scène, oscillant sur un fil presque invisible. Ici, l’extrême ne désigne pas seulement la performance, mais aussi les extrémités — mains et pieds — premières interfaces du corps humain avec son environnement.

Le mur d’escalade devient un second espace de solitude, vertical cette fois. La grimpeuse Nina Caprez y évolue, bientôt rejointe par Ann Raber. Deux trajectoires se déploient sur scène, amplifiées par la vidéo, face à la loi implacable de la gravité. Le mur, d’une blancheur immaculée, s’apparente à une page à déchiffrer, que les corps lisent par le geste, lentement, pas à pas.

Chaque interprète paraît d’autant plus seul que son double projeté à l’écran semble fragile, lointain. Les voix off, enregistrées, dévoilent l’intention intime de chacun. Chez Nathan Paulin, elles racontent le besoin de franchissement, la recherche d’un affranchissement sur le fil, entre maîtrise absolue et lâcher-prise. Ces paroles mettent des mots sur les sensations vécues : le tiraillement entre poids et légèreté, entre peur et grâce, dans une quête d’équilibre qui n’est jamais acquis.

Cette intériorité solitaire est renforcée, de manière lancinante, par une bande son signée Jean-Baptiste Julien, et qui oscille entre riffs pesants et électrons libres, superposés en nappes graves et sourdes, menaçant d’engloutir les êtres dans ce vide.

À plusieurs, moins dure sera la chute !

Mais Corps extrêmes ne se limite pas à l’exploit solitaire. Le spectacle glisse progressivement vers le collectif, grâce aux dix danseurs-acrobates de la Compagnie de Chaillot. L’écriture chorégraphique mêle parcours individuels et constructions communes : empilements de corps, escaliers humains, figures d’entraide qui incarnent une élévation partagée.

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Sur le mur comme au sol, les danseurs tracent ensemble une sorte de calligraphie vivante. La chorégraphie, volontairement minimaliste, fait émerger une humanité réduite à l’essentiel, où le geste de saisir — une main, un pied, une épaule — devient fondateur. La préhension, dans sa dimension la plus primitive, rappelle combien le lien à l’autre est au cœur de notre nature.

Les « rattrapeurs » accueillent les corps qui chutent, portent l’autre comme ce qu’il y a de plus précieux. Le poids est réel : les muscles tremblent, l’effort s’expose. Certaines plongées, verticales, depuis le mur, indiquent que la confiance est de mise au sein du groupe. Les faux ratés, les chutes maîtrisées, construisent une dramaturgie du risque et de l’abandon à plus que soi. Parlerait-on ici d’une quête spirituelle ?

L’escalade, un sport créateur de lien ?

La lumière de Stéphane Graillot accompagne cette traversée. En faisceaux obliques, elle sculpte les corps et leurs ombres. Le rose, doux et enveloppant, circule entre les interprètes, avant de virer au rouge en fin de spectacle, comme pour retenir l’intensité du lien créé. Elle traduit aussi ce désir de clarté, évoqué par les voix, partagé par tous les protagonistes.

Entre les failles de l’exploit individuel et les fragilités du collectif, Corps extrêmes laisse affleurer une mélancolie discrète. Les danseurs avancent parfois comme des figures flottantes, sur une ligne musicale incertaine, comme des personnages tout droit sortis d’une peinture de Folon. Une nostalgie douce traverse l’ensemble, liée au sentiment de perte et d’exil, et donne au spectacle une tendresse particulière — cette attention fragile au monde que le chorégraphe sait si bien capter.

Photos © Pascale Cholette

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